Courbe de Laffer : quand l’impôt tue la croissance

Même en supposant des frontières hermétiquement fermées et une administration fiscale parfaitement efficiente, la courbe de Laffer continue de se vérifier.

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Courbe de Laffer : quand l’impôt tue la croissance

Publié le 5 juillet 2013
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Même en supposant des frontières hermétiquement fermées et une administration fiscale parfaitement efficiente, les prédictions de la courbe de Laffer continuent de se vérifier…

Par Guillaume Nicoulaud

L’économie n’est pas une branche de la morale ou de la politique : c’est une branche de la philosophie, de la philosophie au sens originel du terme, c’est-à-dire une discipline de l’esprit qui ne cherche pas à définir ce qui devrait être ou ce que nous souhaiterions qu’il soit, mais à décrire ce qui est. Ce que l’économiste étudie et cherche à anticiper, c’est l’enchaînement des causes et des conséquences. C’est, en un mot, la réalité.

Une de ces descriptions du réel défendues depuis longtemps par les économistes, c’est l’intuition populaire qui veut que « trop d’impôt tue l’impôt » ou, pour reprendre la formulation plus précise de Jean-Baptiste Say, l’idée selon laquelle « un impôt exagéré détruit la base sur laquelle il porte [1]. »

En substance, au-delà d’un certain point, toute augmentation du taux de l’impôt réduit l’assiette sur laquelle il est assis. C’est le principe de la courbe de Laffer, du nom de l’économiste américain qui l’a formalisée ; c’est l’effet sur lequel la puissance publique compte lorsqu’elle surtaxe le tabac, ou lorsqu’elle envisage d’imposer à 75 % les revenus au-delà d’un million d’euros par an. Dans les deux cas, l’objectif est bien de détruire la base sur laquelle porte l’impôt : respectivement, la consommation de tabac [2] et les revenus supérieurs à un million d’euros.

 

Le taux rogne l’assiette

Naturellement, on pense de prime abord à l’évasion ou la fraude fiscale.

Effectivement, et pour reprendre les exemples ci-dessus, on sait qu’à mesure que l’État augmente les taxes sur le tabac, la contrebande de cigarettes importées illégalement se généralise, et les embouteillages aux frontières s’allongent. De la même manière, il ne fait aucun doute qu’un impôt prohibitif sur les hauts revenus entraînera, au mieux, une recrudescence de la fraude fiscale, et au pire, une vague d’exils fiscaux. On peut le regretter, considérer que les fraudeurs et les exilés fiscaux sont des traitres, on peut pester, crier, pleurer et couvrir ses cheveux de cendres. Ça n’en reste pas moins vrai.

Mais ce n’est pas tout. Même en supposant des frontières hermétiquement fermées et une administration fiscale parfaitement efficiente, les prédictions de la courbe de Laffer continuent de se vérifier [3] ; au-delà d’un certain niveau d’imposition, vous obtiendrez effectivement les effets que vous recherchiez : une baisse de la consommation de tabac et une raréfaction des revenus de plus d’un million d’euros. C’est-à-dire que la pression fiscale aura un effet dissuasif : les fumeurs arrêteront de fumer, et ceux d’entre nous qui perçoivent ou pourraient percevoir des revenus au-delà de ce fameux million d’euros décideront tout simplement de lever le pied.

À l’échelle d’une économie, si l’on néglige les impôts sur le capital [4], la base que détruit notre impôt exagéré n’est rien d’autre que le Produit Intérieur Brut, et donc la croissance. En d’autres termes, lorsque la pression fiscale en général atteint un certain seuil, elle détruit la capacité d’un pays à produire de la richesse.

C’est précisément la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Cela ne vous a sans doute pas échappé : la Cour des comptes vient de publier un rapport dans lequel elle estime que les chiffres de croissance sur lesquels tablait notre actuel gouvernement pour boucler son budget 2013 sont largement surestimés. En d’autres termes, selon les sages de la rue Cambon, le manque à gagner fiscal lié à une croissance plus faible que prévue devrait se traduire par un déficit budgétaire « entre 3,8 et 4,1 % du PIB » au lieu des 3,7 % initialement prévus [5].

Constat dont notre Premier ministre lui-même a reconnu publiquement qu’il était « malheureusement vrai » et ce, malgré l’effort « historique » qui consiste à stabiliser la dépense publique en 2013, et à la réduire de 1,5 milliard d’euros en 2014 (sur 1151,2 milliards, soit une baisse de 0,13 % sur deux ans si tout va bien – « historique », vous dis-je).

 

Sœur Anne, sœur Anne ne vois-tu rien venir ?

Et c’est ici que nous entrons de plain pied dans ce que The Economist appelait en mars dernier le « déni français ». Il y a bien une pression fiscale qui bat des records historiques, et une économie désormais en récession, mais personne au sein de l’appareil d’État et de la presse subventionnée ne semble faire le lien entre les deux. Si j’en crois le discours officiel, la position du gouvernement consiste à persévérer dans cette voie, et à attendre le retour de la croissance.

Ce n’est, nous dit Mme Karine Berger, conseillère du président en matière d’économie qui se définit elle-même [6] et sans fausse modestie aucune comme une « vraie intellectuelle » [7] par ailleurs « extraordinairement influente », plus qu’une question de temps. La croissance est là, à portée de main et grâce aux impulsions données par notre État-stratège et par la vertu de nos politiques de redistribution, nous sommes à la veille d’une séquence économique comparable aux Trente Glorieuses. Après la pluie, nous assurent-ils, viendra le beau temps.

Mais à l’instar de l’amour, le cycle économique est enfant de Bohême qui n’a jamais, jamais connu de loi, et le bougre, manifestement, n’est pas d’humeur. En attendant que se réalise l’oracle de la Pythie, les entrepreneurs fuient le matraquage fiscal, nos jeunes diplômés les plus brillants s’expatrient, les Français taillent dans leurs dépenses, le chômage galope, les banques hésitent à prêter, et les entreprises évitent soigneusement d’investir…

Bref, tout se passe comme si nous glissions du mauvais côté de la courbe de Laffer, mais nos énarques et polytechniciens balayent l’objection d’un revers de main dédaigneux.

 

Perseverare diabolicum

Enfermés dans leur citadelle parisienne où, sans doute, la crise ne se fait pas sentir trop durement, nos dirigeants n’en démordent pas : hors une augmentation de la dépense publique, point de salut ! Si ça ne fonctionne pas, c’est sans doute qu’on n’en a pas fait assez et, en application de la devise Shadock, il vaut mieux continuer à pomper même si cela ne produit rien de bon que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.

Mais la réalité, écrivait Philip K. Dick, c’est ce qui, quand on cesse d’y croire, ne disparait pas. Le président et ses ministres auront beau répéter comme un mantra que la croissance et les emplois reviendront à la fin l’année, au début de la suivante, à la prochaine lune ou aux calendes grecques, le fait est que pour le moment, les faits leur donnent tort. Cette courbe de Laffer qu’ils tenaient pour un mythe, une élucubration de théoriciens (forcément) ultralibéraux est en train de les rattraper et de saper sous nos yeux l’économie de notre pays.

Au-delà des convictions politiques et des postures morales des uns et des autres, le philosophe sait que ce ne sont pas les faits qui se trompent. Voilà bientôt quatre décennies que nos dépenses publiques explosent, que la pression fiscale augmente, que nous enchaînons les déficits budgétaires et que les dettes s’amoncellent. Et qu’avons-nous obtenu ? De moins en moins de croissance et une génération entière qui partira bientôt à la retraite sans jamais avoir connu le plein emploi. Quand, enfin, allons-nous apprendre ?

—-
[1] Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre III, chapitre IX (1803).
[2] On me fera remarquer à juste titre que lorsque la puissance publique surtaxe des produits à faible élasticité-prix, elle espère justement que le taux ne rognera pas l’assiette. Dans le cas du tabac, les motivations réelles du législateur peuvent en effet se discuter.
[3] Arthur Laffer raisonnait d’ailleurs en économie fermée.
[4] Qui est constitué de revenus passés.
[5] Pour mémoire, c’est le 39e budget déficitaire d’affilée depuis le plan de relance de Jacques Chirac en 1975, et le New Deal de Franklin D. Roosevelt s’était traduit par un déficit budgétaire moyen de 4,3 % sur six ans.
[6] Au cours d’une interview publiée dans La Provence du 16 juin 2013 qui, il faut bien le reconnaître, a fait le bonheur des utilisateurs de Twitter pendant quelques heures.
[7] Thomas Sowell définit l’intellectuel comme un travailleur du monde des idées qui, outre une certaine propension à privilégier la rhétorique aux dépens de la logique la plus élémentaire ainsi qu’un ego volontiers surdimensionné, exerce une influence considérable sur les pouvoirs publics, tout en ne pouvant pas être tenu pour responsable des éventuelles conséquences de la mise en œuvre de ses conseils.
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  • Il me semble que l’objectif de réduction des dépenses 2014 est de 14 milliards alors que depuis le 1er trim 2013 l’augmentation mensuelle de la dépense est de +12.7 milliards, je dis bien chaque mois…

  • Excellent, comme d’habitude.

    J’apprécie particulièrement la citation de philip K Dick.

    Une autre citation dans la même veine sur le sujet :

     » la vérité ne contredit pas une définition vraie » Aristote (Ethique à Nicomaque)

  • Hollande a la fin 2012 : « la croissance 2013 sera de 0.8% »
    Tout le monde : « c’ est impossible, irrealiste »
    Hollande : « mais non, vous verrez »

    ….Bref, a la fin de l’ annee, pourrait-on lui demander des comptes et lui mettre les extraits des videos sous le nez ? Faire une petit video-montage dans l’ ordre chronologique et le diffuser MASSIVEMENT sur youtube ? Ca aurait le merite de montrer aux Francais qui dans le long terme fait des previsions correctes.

  • Je pense qu’ici vous serez mieux compris que sur causeur

  • (re)lisez les Evangiles : même le Christ n’a pas rendu les cons intelligents… et pourtant, il en a fait des miracles !

  • Chez flamby la courbe de Laffer ,connait pas!Et de ce fait les rentrées fiscales abondantes connait pas!Nos politocards en action…sont toujours aussi incompétants…

  • Mon cher Nicoulaud, vous dites n’importe quoi.

    La courbe de Laffer est un graffiti sur un coin de table, jamais sérieusement modélisé et surtout jamais observé dans la réalité.

    « Même en supposant des frontières hermétiquement fermées et une administration fiscale parfaitement efficiente, les prédictions de la courbe de Laffer continuent de se vérifier  »

    Cherchez l’erreur… Comment un phénomène peut il se vérifier dans la réalité avec des hypothèses purement fictives (un pays fermé).

    Aucune modélisation ni aucune étude économétrique, aucune étude de statistiques descriptive n’est parvenue à identifier le point d’inflexion de la courbe de laffer.

    Nicoulaud, vous parlez de déni de réalité ? En voilà un gratiné : aucune étude empirique n’a jamais prouvé l’existence de la courbe de laffer, voire sa forme.

    Pas un hasard si Nicoulaud se garde bien de donner des chiffres sur le seuil au delà du quel on serait en rendement décroissants. Normal, il se trouve sur COntrepoints des foldingues qui considèreraient 5% d’impôts comme une spoliation inacceptable.

    Dans des moments exceptionnels, comme en temps de guerre, ou dans les pays scandinaves, la pression fiscale a atteint 70%, sans perte notable de revenu pour l’état.

    Aux US, au moment du débat sur la fin des Tax Cuts de Bush, il y avait encore des dingues pour croire que si l’on remettait les impôts des super-riches au niveau d’avant Bush, où ils étaient déjà bien bas, les recettes seraient en chute libre.

    La courbe de laffer est une fiction. Si vous la considérez comme réelle, c’est que vous vivez à dreamland.

    • C’est celaaaa oui !

      http://www.contrepoints.org/2012/12/20/108667-trop-dimpot-tue-limpot-si-seulement

      http://www.contrepoints.org/2013/06/27/129139-plus-de-dette-publique-moins-de-croissance-economique

      Vous confondez l’impossibilité technique pour définir un point d’inflexion de la courbe de Laffer, toutes choses égales par ailleurs (ce qui est une évidence puisque ce point d’inflexion dépendra nécessairement de nombreux facteurs structurels et conjoncturels), avec le rejet de l' »effet Laffer », ce qui est absurde dans la mesure où il a été historiquement observé de nombreuses fois.

      Bref, pour dénier une réalité maintes fois observée, vous vous retrancher dans des arguties économétriques que visiblement vous ne savez appréhender à leur juste mesure.
      Autant d’aveuglement idéologique me laisse pantois.

    • panemetcircences : « La courbe de Laffer est un graffiti […] et surtout jamais observé dans la réalité. »

      MUAHAHAHAHAHAHAHA !

      Raphaël Marfauxreplied : « Autant d’aveuglement idéologique me laisse pantois. »

      Ça par contre c’est totalement faux, vu l’escadrille d’imbéciles comme panemetcircences qui passent et repassent je doute que tu sois réellement pantois 😉

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