Journal d'actualité libéral
|
mercredi 19 août 2026

Pourquoi les universités françaises devraient se constituer un patrimoine

Temps de lecture : 4 minutes

Lorsqu’une université française termine l’année en déficit, elle puise dans ses réserves, reporte des recrutements et attend la prochaine dotation de l’État. Lorsqu’une université comme Harvard ou Princeton traverse une crise budgétaire, elle peut continuer à financer des bourses, des chercheurs et des programmes scientifiques grâce aux revenus de son patrimoine.

La différence tient en partie au statut des établissements, majoritairement publics en France, tandis que plusieurs des grandes universités américaines sont privées. Elle tient aussi à la structure même de leur modèle économique. Les universités françaises dépendent principalement des financements annuels publics, tandis que les grandes universités anglo-saxonnes disposent, en plus de ces financements, d’un capital accumulé sur plusieurs générations.

Le financement public  ne suffit plus à garantir une capacité durable d’investissement dans un contexte de besoins croissants, de concurrence internationale et d’incertitude budgétaire. Les universités françaises gagneraient donc à suivre un principe bien connu des épargnants : constituer progressivement un patrimoine capable de produire des revenus futurs.

Les universités françaises restent fragiles

La majorité des universités françaises anticipent désormais des déficits. Leur fragilité est liée à leur forte dépendance des subventions publiques, qui représente environ les trois quarts des recettes des établissements publics d’enseignement supérieur.

Lorsque l’État ne compense pas entièrement l’augmentation de la masse salariale, des coûts énergétiques ou du nombre d’étudiants, les universités doivent réduire leurs dépenses ou puiser dans leur fonds de roulement. Elles financent alors des charges récurrentes avec des réserves qui, par définition, ne sont pas inépuisables.

Ce modèle donne à l’État un rôle central, mais laisse peu de marge de manœuvre aux établissements. Une université peut obtenir plusieurs millions pour un bâtiment ou un projet de recherche, tout en manquant de ressources pour recruter des enseignants, entretenir ses locaux ou conserver une formation. Elle dépend de décisions budgétaires changeantes, souvent annuelles et parfois affectées à des usages précis.

Or, le développement d’un pôle scientifique, le recrutement d’un chercheur international ou la création d’un nouveau laboratoire s’inscrivent sur dix ou vingt ans, et non dans le calendrier d’une loi de finances.

Se financer avec un patrimoine permanent

Les endowments américains répondent précisément à cette difficulté. Ils constituent un patrimoine financier permanent, capable de générer chaque année des revenus, souvent affectés à des bourses, des chaires ou des programmes déterminés. Les universités américaines en prélèvent chaque année une fraction de leur patrimoine, généralement proche de 5 %, tandis que le reste demeure investi.

Leur gestion de ce patrimoine repose sur un principe d’équité entre générations : financer les étudiants et les chercheurs actuels, sans appauvrir ceux de demain. Une partie du rendement du capital est donc réinvestie afin de compenser l’inflation, les frais de gestion de l’établissement et les mauvaises années financières.

Pour distribuer environ 5 % par an tout en préservant le pouvoir d’achat du capital, les grandes universités américaines recherchent un rendement annuel moyen de l’ordre de 8 %, lissé sur une longue période. En ce sens, leurs portefeuilles sont largement exposés aux actions, au capital-investissement et aux actifs réels.

Constitués progressivement, parfois depuis plusieurs siècles, les endowments de Harvard, Yale, Stanford et Princeton atteignent aujourd’hui plusieurs dizaines de milliards de dollars. A Princeton, ils permettent de financer jusqu’à 60 % du budget de fonctionnement de l’université.

Ces ressources permettent de financer des bourses indépendamment des droits de scolarité de l’année, de créer des chaires permanentes, de lancer des recherches dont les résultats sont incertains ou très lointains et d’entretenir les bâtiments sans attendre une subvention publique ponctuelle.

Elles renforcent aussi l’attractivité des universités, qui peuvent ainsi attirer de meilleurs chercheurs et étudiants, améliorer leur réputation, et entretenir leurs réseaux de partenaires et d’anciens élèves pour recevoir de nouveaux dons.

Le modèle américain ne signifie pas pour autant l’absence d’État. Le gouvernement a historiquement contribué à doter certaines universités, et continue à financer la recherche. L’endowment ne remplace pas l’argent public : il permet de ne pas dépendre exclusivement du financement public.

La France possède les outils, mais pas encore la stratégie

Les universités françaises peuvent déjà créer des fondations universitaires ou des fonds de dotation, recevoir des dons et conserver un capital dont seuls les revenus seront consommés. Elles ne manquent donc pas de structures juridiques, mais leur statut essentiellement public limite leur autonomie. Elles manquent de capitaux, de temps, de réseaux d’anciens élèves et d’une véritable stratégie de financement à long terme.

Les fondations existantes collectent encore des montants très limités et disposent souvent de petites équipes. Elles financent par ailleurs plus volontiers des projets visibles qu’un patrimoine global destiné à produire des revenus pendant plusieurs décennies.

Quelques rares exceptions montrent pourtant que ce modèle de financement est possible en France. Toulouse School of Economics dispose par exemple d’une dotation d’environ 100 millions d’euros, dont les revenus du capital investi représentent près de 20 % des recettes de l’établissement, soit environ 8 millions d’euros par an. Ces montants restent très éloignés des patrimoines américains, mais ils prouvent qu’une capitalisation universitaire peut se développer en France, lorsqu’un établissement possède une marque forte, une gouvernance adaptée et un apport initial suffisant.

L’État a lui-même reconnu l’intérêt du principe avec les dotations non consomptibles des programmes IdEx et I-Site. Le capital est préservé et les universités perçoivent les revenus qu’il produit. Cette capitalisation reste toutefois centralisée et encadrée par la puissance publique, contrairement aux endowments constitués progressivement par chaque université.

Les universités doivent se donner les moyens de préparer l’avenir

La dépense publique par étudiant du supérieur est relativement proche en France et aux États-Unis, autour de la moyenne de l’OCDE. L’écart apparaît surtout lorsque l’on ajoute les droits de scolarité, les dons, les contrats privés et les revenus du patrimoine. Les universités américaines disposent ainsi d’un second étage de financement dont leurs homologues françaises sont largement privées.

La solution pourrait consister à s’inspirer de Harvard et des autres grandes universités américaines, même si celles-ci disposent déjà de patrimoines considérables, constitués progressivement sur plusieurs générations. Bien plus proche, la Finlande offre un exemple plus réaliste : l’endowment d’Aalto University atteint près de 1,5 milliard d’euros et lui procure environ 40 millions d’euros par an. L’État a fourni une partie du capital initial, les entreprises et les donateurs l’ont complété, puis l’université l’a investi sur le long terme.

Une logique dont la France pourrait s’inspirer : amorcer des dotations, conditionner certains apports publics à la mobilisation de financements privés, tout en accordant davantage d’autonomie aux établissements, voire en ouvrant la possibilité d’un statut privé, à l’image d’Aalto University. Les universités pourraient alors organiser leur collecte et assurer progressivement la constitution et la gestion de leur patrimoine dans un cadre transparent.

La philanthropie ne remplacera pas le financement public à court terme. Un capital de 100 millions d’euros ne produit que 3 à 5 millions de revenus annuels, soit à peine le déficit d’une université française de taille moyenne. Mais cet argument plaide précisément pour commencer tôt, en faisant évoluer le statut et l’autonomie des établissements.

Une université qui se constitue progressivement un patrimoine permanent acquiert peu à peu la liberté d’investir, de résister aux crises et de préparer l’avenir.

 

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


2 réponses

  1. L’argument est solide : une université qui dépend à 75 % de subventions annuelles reste structurellement fragile. Les dotations américaines (et l’exemple plus réaliste d’Aalto en Finlande) montrent qu’un patrimoine permanent permet de lisser les chocs, de financer des bourses ou des chaires sur le long terme et de réduire la dépendance au calendrier budgétaire de l’État.

    La France dispose déjà des outils juridiques (fondations, fonds de dotation, IdEx). Ce qui manque, c’est l’échelle, la culture du don et surtout l’autonomie réelle des établissements pour constituer et gérer ce capital. Commencer tôt, même avec des montants modestes, reste la seule façon de sortir progressivement de la logique purement annuelle. Le financement public ne disparaîtra pas ; il serait simplement complété par une ressource plus stable.

  2. Les universités françaises sont a l image de l état en tres petite forme sans aucune perspective
    La stratégie actuelle est l immobilisme en activant qq rustines en dernier ressort
    Qui pour secouer tous nos franchouillards endormis????

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Contrepoints – Le média libéral de l’IREF

L’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) est une association indépendante, sans but lucratif, financée uniquement par des dons privés.

Faites un don et soutenez un journal 100 % libre, libéral et sans subvention publique.