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vendredi 6 novembre 2026

Blocus des lycées ou la révolte des enfants-rois

Temps de lecture : 4 minutes

Il fut un temps où l’on se révoltait contre une autorité qui exigeait trop. Nous voici à l’époque où certains se révoltent contre une institution qui n’exige presque plus rien. Jamais l’école n’aura autant célébré la bienveillance, l’écoute et l’épanouissement de l’élève, ni autant cherché à effacer l’échec. Et pourtant, des lycées sont bloqués, des établissements dégradés, des personnels pris à partie. Comment expliquer que cette école si soucieuse de ne pas contrarier ses élèves semble avoir rendu certains d’entre eux incapables de supporter la moindre contrariété ?

Le plus remarquable est l’empressement avec lequel certains adultes trouvent des circonstances atténuantes à ces violences. On parle de colère, de souffrance, de besoin d’expression. Des élèves empêchent leurs camarades d’étudier et l’institution se demande comment accompagner leur mouvement. À force de vouloir entendre la jeunesse, elle semble avoir oublié qu’elle pouvait aussi lui répondre « non ».

Des diplômes pour tous, des exigences pour personne ?

Depuis plusieurs décennies, l’école française poursuit une ambition claire : conduire toujours davantage de jeunes au baccalauréat. L’objectif des 80 % d’une classe d’âge au niveau du bac, formulé en 1985, s’est transformé en impératif statistique.

En 2025, 80,1 % d’une génération a obtenu le baccalauréat ; dans la voie générale, 96,2 % des candidats ont été reçus. Pourtant, les évaluations internationales révèlent des lacunes persistantes dans les compétences fondamentales. La note ne mesure plus seulement un travail ; elle sert aussi à garantir un parcours et à éviter l’échec visible. Lorsque l’indicateur devient l’objectif, il perd une partie de sa signification. Et lorsque la réussite devient une obligation institutionnelle, l’élève peut finir par croire que tout lui est dû.

L’enfant-roi entre en classe

Cette évolution rencontre une transformation plus générale de l’éducation. L’enfant est devenu un être dont il faudrait préserver l’estime de soi et accueillir toutes les émotions. L’apprentissage des limites a cédé la place à la satisfaction des désirs.

Éduquer suppose pourtant de contrarier. Apprendre, c’est découvrir que la vérité ne dépend pas de nos préférences, que le monde ne se plie pas à nos désirs et que les autres ne sont pas tenus de nous donner raison. Une mauvaise note, une contradiction ou une sanction justifiée ne constituent pas, par nature, des violences.

Une certaine pédagogie de la bienveillance a pourtant installé la suspicion autour de l’autorité : l’exigence est devenue une pression, la sanction une stigmatisation, la sélection une exclusion. Le professeur doit écouter, motiver, valoriser, rassurer ; il doit surtout éviter de décourager. L’élève revendique, conteste, exige. Quant à ses obligations, elles semblent avoir disparu du contrat éducatif.

Comme le rappelait Hannah Arendt dans « La crise de l’éducation » (1958), l’autorité éducative repose sur la responsabilité des adultes envers le monde qu’ils transmettent. Y renoncer n’émancipe pas l’enfant : il le prive des repères nécessaires à son autonomie. Cette démission éducative a pourtant été érigée en modèle : l’adulte accompagne, l’enfant décide ; le premier négocie, le second revendique. Et nous nous étonnons qu’un adolescent auquel on n’a jamais appris à supporter la frustration ne sache pas y faire face.

La révolte n’est pas encore une pensée

Sur LCI, le 7 octobre, l’essayiste Mathieu Slama se disait « admiratif » de la mobilisation lycéenne, affirmant que le respect de l’autorité n’était pas une valeur à transmettre et invoquant les Lumières pour célébrer le fait de « tout remettre en question ».

Singulière conception de l’émancipation ! Depuis quand l’esprit critique consiste-t-il à penser tout et n’importe quoi, à contester pour contester ou à ériger ses opinions en vérités ? Kant définissait la majorité intellectuelle par la capacité de se servir de son propre entendement. Encore faut-il en faire usage. On peut désobéir par conformisme et obéir après réflexion. Les Lumières nous ont appris à soumettre l’autorité à l’examen de la raison, non à remplacer la raison par le réflexe de contestation.

Que les jeunes contestent l’ordre établi est légitime. Encore faut-il établir les faits, préciser les revendications et accepter de mettre ses propres certitudes à l’épreuve. Une colère peut être sincère et infondée. Bloquer un lycée contre la volonté de ceux qui souhaitent étudier, ce n’est pas exercer sa liberté : c’est supprimer celle des autres.

Quand enseigner devient une épreuve

Dans La Journée de la jupe (2009), Jean-Paul Lilienfeld dépeignait l’épuisement d’une enseignante incarnée par Isabelle Adjani, confrontée à l’insolence, aux intimidations des élèves et à l’abandon de sa hiérarchie. Cette fiction révélait une réalité du métier : avant même de transmettre un savoir, il faut souvent conquérir le droit de faire cours.

On déplore la pénurie de professeurs, en invoquant les salaires et le manque de reconnaissance. Combien de vocations sont aussi découragées par la perspective de devoir réclamer le silence, supporter les provocations et défendre la légitimité même de leur enseignement ?

Une école digne de ce nom n’a pas pour mission de satisfaire les désirs de ses élèves, mais de les instruire. Elle leur doit des connaissances, des règles intelligibles et des exigences justes. Les jeunes qui travaillent et veulent apprendre paient ainsi le prix de l’indiscipline des uns et du renoncement des autres.

Nous avons voulu protéger les enfants de l’échec, de la frustration et parfois même de l’autorité. Nous leur avons laissé croire que tout était possible, que tout leur était dû et que tout pouvait se négocier. Et voici que certains réclament encore davantage, parfois par la violence. La question n’est plus seulement de savoir ce que nous devons leur accorder. Elle est de savoir à quel moment nous avons cessé de leur apprendre qu’ils ne pouvaient pas tout exiger.

 


Anne Frémaux est agrégée de philosophie et docteure en philosophie politique

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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19 réponses

  1. La sélection est devenue un gros mot remplacée par l egalitarisme qui laisse penser à de nombreux élèves incapables de suivre correctement un cursus qu i ils peuvent faire des études supérieures ou ils vont moisir qq années
    L enseignement supérieur produit des tombereaux d aigris pleins de rancœurs vis à vis de notre société qui alimentent les rangs insoumis

    1. Il faut réapprendre à sévir et l enseignement doit reprendre en qualité et en exigence sinon les futures chômeurs feront la queue

  2. « Et voici que certains réclament encore davantage, parfois par la violence. »

    Je crains que vous n’ayez rien compris ? Cette « révolte » n’a presque rien à voir avec les états d’âmes des lycéens mais découle de la méthode éprouvée du piquet de grève organisée par un noyau d’activiste d’ultra gauche et LFistes qui pour la plupart ont depuis longtemps quitté le lycée….

    1. Bonjour.
      Vous avez parfaitement raison. Ces activistes sont les frustrés aigris qui sont en échec car ils ont cru en leur capacité de suivre un enseignement supérieur dans lequel la plupart ont fait des choix « politiques » sans aucune considération d’insertion dans quelque profession que ce soit.
      De plus, ce qui « réussissent » deviennent pour la plupart des professeurs gauchistes qui n’auront jamais exercé ni connu d’autre métier de leur vie.
      Salutations.

  3. Jamais dans toute l’histoire de l’humanité une jeunesse n’a connu de meilleurs conditions d’existence. En ignorant le passé, cette jeunesse croit détenir des droits imaginaires et pouvoir invoquer des revendications illusoires alors qu’elle a été logée, nourrie, blanchie, distraite, sans rien apporter à la collectivité, durant toute sa courte existence et qu’elle ne connait donc pas grand chose de la vie réelle. Sa place est donc à l’école et pas dans la rue.

  4. Excellent article qui résume parfaitement une situation qui a pris son origine dans les années 80 avec l’installation progressive d’un état socialiste. On peut se demander quel était et continu d’être l’objectif de cette idéologie : créer un militant pour conserver et renforcer le pouvoir socialiste endossé par une oligarchie bureaucratique, ou maintenir dans la médiocrité une génération qui ne puisse dégager cette oligarchie ? Les choix de Macron font pencher pour la seconde option.

  5. Si les élèves devaient réclamer quelque chose, c’est plus d’exigence, plus d’ordre dans les classes, une sélection assumée, un enseignement plural, c’est à dire privatisé, des examens impartiaux non réalisés par l’EN qui juge et partie en l’occurrence.
    Bref, rien de ce qu’ils imaginent…

  6. You can’t always get what you want. Une réalité et une règle de vie comprise et chantée par les Rolling stones dans les années 1980.
    Ce groupe de rock connu mondialement n’est pas réputé pour ses opinions réactionnaires jusqu’à présent.
    Cela pourrait bien changer dans l’esprit des personnes éprises de chimères et hors sol.

  7. La sélection fait partie de la vie
    Je me souviens il y a longtemps quand j’étais en primaire à la communale dans une classe de 40 on était que 2, les mieux notés à partir au lycée, les autres allaient en apprentissage
    Si tous les jeunes veulent faire des études les diplômes sont des bouts de papier
    Je comprends la penurie d’enseignants, se faire agresser pour pas un rond par des enfants rois impolis et irrespectueux avec les parents du même accabit derrière et parlant mal le français

    1. C’était il y a longtemps, Le problème, c’est qu’entre temps, les emplois de ceux allant en apprentissage ont souvent été automatisés, délocalisés ou bien confiés à des immigrés plus dociles et moins exigeants que des travailleurs français… Par ailleurs, la bourgeoisie française a tendance à assimiler les travailleurs manuels à de la racaille et on le voit bien quand certains disent encore qu’un salaire décent est un « faux droit » à défaut d’avoir le courage d’appeler ouvertement au rétablissement de l’esclavage car ils savent bien qu’ils se feraient alors massacrer…

  8. Lire Fourquet « Homo occidentalis » ou écouter une vidéo https://youtu.be/2XuoRrucbRw
    les enfants, les lycéens sont des « victimes » des mouvements commencés, 2-3 générations avant dans les années 60, avec l’enrichissement collectif et la diminution des lourdes contraintes d’autrefois.
    Le « je » hyperindividualiste détruit le collectif, qu’il faut reconstruire…
    par exemple, pour les retraités, en donnant l’exemple de l’effort ?

  9. Pour favoriser le collectif et renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté de destin, les institutions de l’Homo occidentalis doivent passer d’un modèle vertical, bureaucratique et individualiste à un modèle horizontal, relationnel et inclusif. Il s’agit de recréer de la confiance et du lien là où la modernité a produit de l’isolement individualiste.
    Le RICC et le vote au Jugement Majoritaire largement débattus sur des sujets concrets contre l’élection de représentants clientèlistes tous les 5 ans avect le scrutin uninominal…

    Ya du grain à moudre !

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