Il fut un temps où l’on se révoltait contre une autorité qui exigeait trop. Nous voici à l’époque où certains se révoltent contre une institution qui n’exige presque plus rien. Jamais l’école n’aura autant célébré la bienveillance, l’écoute et l’épanouissement de l’élève, ni autant cherché à effacer l’échec. Et pourtant, des lycées sont bloqués, des établissements dégradés, des personnels pris à partie. Comment expliquer que cette école si soucieuse de ne pas contrarier ses élèves semble avoir rendu certains d’entre eux incapables de supporter la moindre contrariété ?
Le plus remarquable est l’empressement avec lequel certains adultes trouvent des circonstances atténuantes à ces violences. On parle de colère, de souffrance, de besoin d’expression. Des élèves empêchent leurs camarades d’étudier et l’institution se demande comment accompagner leur mouvement. À force de vouloir entendre la jeunesse, elle semble avoir oublié qu’elle pouvait aussi lui répondre « non ».
Des diplômes pour tous, des exigences pour personne ?
Depuis plusieurs décennies, l’école française poursuit une ambition claire : conduire toujours davantage de jeunes au baccalauréat. L’objectif des 80 % d’une classe d’âge au niveau du bac, formulé en 1985, s’est transformé en impératif statistique.
En 2025, 80,1 % d’une génération a obtenu le baccalauréat ; dans la voie générale, 96,2 % des candidats ont été reçus. Pourtant, les évaluations internationales révèlent des lacunes persistantes dans les compétences fondamentales. La note ne mesure plus seulement un travail ; elle sert aussi à garantir un parcours et à éviter l’échec visible. Lorsque l’indicateur devient l’objectif, il perd une partie de sa signification. Et lorsque la réussite devient une obligation institutionnelle, l’élève peut finir par croire que tout lui est dû.
L’enfant-roi entre en classe
Cette évolution rencontre une transformation plus générale de l’éducation. L’enfant est devenu un être dont il faudrait préserver l’estime de soi et accueillir toutes les émotions. L’apprentissage des limites a cédé la place à la satisfaction des désirs.
Éduquer suppose pourtant de contrarier. Apprendre, c’est découvrir que la vérité ne dépend pas de nos préférences, que le monde ne se plie pas à nos désirs et que les autres ne sont pas tenus de nous donner raison. Une mauvaise note, une contradiction ou une sanction justifiée ne constituent pas, par nature, des violences.
Une certaine pédagogie de la bienveillance a pourtant installé la suspicion autour de l’autorité : l’exigence est devenue une pression, la sanction une stigmatisation, la sélection une exclusion. Le professeur doit écouter, motiver, valoriser, rassurer ; il doit surtout éviter de décourager. L’élève revendique, conteste, exige. Quant à ses obligations, elles semblent avoir disparu du contrat éducatif.
Comme le rappelait Hannah Arendt dans « La crise de l’éducation » (1958), l’autorité éducative repose sur la responsabilité des adultes envers le monde qu’ils transmettent. Y renoncer n’émancipe pas l’enfant : il le prive des repères nécessaires à son autonomie. Cette démission éducative a pourtant été érigée en modèle : l’adulte accompagne, l’enfant décide ; le premier négocie, le second revendique. Et nous nous étonnons qu’un adolescent auquel on n’a jamais appris à supporter la frustration ne sache pas y faire face.
La révolte n’est pas encore une pensée
Sur LCI, le 7 octobre, l’essayiste Mathieu Slama se disait « admiratif » de la mobilisation lycéenne, affirmant que le respect de l’autorité n’était pas une valeur à transmettre et invoquant les Lumières pour célébrer le fait de « tout remettre en question ».
Singulière conception de l’émancipation ! Depuis quand l’esprit critique consiste-t-il à penser tout et n’importe quoi, à contester pour contester ou à ériger ses opinions en vérités ? Kant définissait la majorité intellectuelle par la capacité de se servir de son propre entendement. Encore faut-il en faire usage. On peut désobéir par conformisme et obéir après réflexion. Les Lumières nous ont appris à soumettre l’autorité à l’examen de la raison, non à remplacer la raison par le réflexe de contestation.
Que les jeunes contestent l’ordre établi est légitime. Encore faut-il établir les faits, préciser les revendications et accepter de mettre ses propres certitudes à l’épreuve. Une colère peut être sincère et infondée. Bloquer un lycée contre la volonté de ceux qui souhaitent étudier, ce n’est pas exercer sa liberté : c’est supprimer celle des autres.
Quand enseigner devient une épreuve
Dans La Journée de la jupe (2009), Jean-Paul Lilienfeld dépeignait l’épuisement d’une enseignante incarnée par Isabelle Adjani, confrontée à l’insolence, aux intimidations des élèves et à l’abandon de sa hiérarchie. Cette fiction révélait une réalité du métier : avant même de transmettre un savoir, il faut souvent conquérir le droit de faire cours.
On déplore la pénurie de professeurs, en invoquant les salaires et le manque de reconnaissance. Combien de vocations sont aussi découragées par la perspective de devoir réclamer le silence, supporter les provocations et défendre la légitimité même de leur enseignement ?
Une école digne de ce nom n’a pas pour mission de satisfaire les désirs de ses élèves, mais de les instruire. Elle leur doit des connaissances, des règles intelligibles et des exigences justes. Les jeunes qui travaillent et veulent apprendre paient ainsi le prix de l’indiscipline des uns et du renoncement des autres.
Nous avons voulu protéger les enfants de l’échec, de la frustration et parfois même de l’autorité. Nous leur avons laissé croire que tout était possible, que tout leur était dû et que tout pouvait se négocier. Et voici que certains réclament encore davantage, parfois par la violence. La question n’est plus seulement de savoir ce que nous devons leur accorder. Elle est de savoir à quel moment nous avons cessé de leur apprendre qu’ils ne pouvaient pas tout exiger.
Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
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