Qui a dit que les humanités ne servent à rien ? Jean-Baptiste Noé montre leur rôle et leur importance fondamentale dans notre société et nos libertés.
Cet ouvrage trouve bien sa place dans cette série. En effet, nous vivons à une époque et dans un monde où les technologies ont pris une place prépondérante, où tout va vite, où on entend à la fois se tourner vers un futur mû par les promesses en partie inquiétantes de l’Intelligence Artificielle et un désir de sombrer dans le présent et la tyrannie du divertissement. En quoi les humanités sont-elles utiles, se demandent beaucoup. A quoi peuvent-elles servir sur un plan pratique et par rapport aux métiers que l’on peut envisager d’exercer ?
Peut-on concevoir un monde sans littérature, sans philosophie, sans repères historiques, ni géographiques, où les lettres ne feraient pas bénéficier de leurs vertus, leurs apports essentiels, leur capacité à faire réfléchir et à savoir prendre du recul ? Car tels sont bien les apports de ces différentes disciplines liées à la connaissance et à la culture fondamentale, celle qui nous offre les repères essentiels à la vie en société et ce qui fonde nos valeurs, et avec elles certainement nos libertés.
Car c’est la culture, la transmission, les savoirs oubliés – ou qui justement ne doivent pas l’être – qui permettent de comprendre le monde, et pas seulement ce qui est immédiatement pratique ou alors scientifique.
« Depuis le positivisme étriqué du XIXème siècle, écrit Jean-Baptiste Noé, tout ce qui n’est pas scientifique est perçu comme non sérieux, futile, voire inutile. C’est, toujours, ramener le débat à l’utilitarisme, débat vain tant l’utilité des humanités est grande ».
Leur transmission est essentielle. C’est ce qui assure la continuité des générations, l’accroissement des connaissances, le ciment d’une civilisation. « Les humanités sont une triple action de vie : elles donnent la vie aux œuvres, à celui qui les transmet et à celui qui les reçoit. Elles n’existent que dans le don et dans l’échange ; elles sont un trésor dont la nature est d’être transmis et partagé pour ne pas voir l’or fondre dans la poussière de l’oubli. Curieux trésor en effet, qui croît au fur et à mesure qu’il est donné, qui se dissout quand il n’est pas échangé ».
Raison versus ignorance et culte du moi
L’obsession des mathématiques a même conduit le courant structuraliste à tenter d’en introduire partout. Et pas seulement en Eéconomie, à outrance, comme nous l’avons déjà vu. Oubliant parfois, de fait, que c’est la démarche de l’esprit, le logos, qui établit une démarche scientifique, et non les mathématiques en tant que telles.
Plus on apprend, plus on repousse la ligne d’horizon de notre ignorance. Cela peut parfois donner le vertige : on ne pourra jamais tout lire, tout connaître, tout maîtriser, tout savoir. Il faut faire des choix, même douloureux, il faut se limiter à quelques parcelles que l’on pourra labourer.
Car, ainsi que l’écrit Jean-Baptiste Noé, « les humanités nous fournissent des yeux qui nous permettent de voir le monde où nous sommes immergés, donc de vivre avec lui ». Mieux encore, « pouvoir s’appuyer sur des personnes qui savent lire le monde, comme on sait lire un paysage, est fondamental pour une cité ordonnée ».
C’est, en effet, une culture commune partagée qui permet de créer du lien, qui permet à une société de se cimenter, d’échanger, de partager, de favoriser le dialogue avec des personnes d’autres nations et cultures. Les humanités « sont le socle de la vie des cités ».
La démagogie qui sait si bien souffler sur les braises des émotions, tromper les personnes, actionner le levier du sentimentalisme, trouve d’autant plus à s’exprimer que les électeurs manquent de terreau politique et culturel. Les humanités sont un rempart à l’oppression, à la tyrannie, à la réduction de l’homme à l’état d’objet. Les hommes TikTok pourront plus facilement devenir des pions politiques à la main d’une dictature. Raison pour laquelle il ne peut pas y avoir de démocratie sans humanités.
Milan Kundera nous avait éveillés sur le pouvoir de résistance à l’oppression de ceux qui élèvent les humanités au rang de source fondamentale d’éveil des consciences. Tâche difficile quand on sait qu’« il est rare que la destruction des livres, l’effacement des auteurs, l’interdiction de penser suscitent des révolutions. Le formatage des esprits, le conformisme intellectuel, le politiquement correct sont les ennemis mortels de la démocratie. Le seul antidote réside dans les humanités ».
Il s’agit donc de développer les vertus, autrement appelées force d’âme, nous dit Jean-Baptiste Noé, retrouver le sens du courage, celui dont Alexandre Soljenitsyne nous affirmait qu’il était en déclin en Occident, pervertissant ainsi jusqu’à nos libertés, minées par un conformisme qui nous empêche d’aborder correctement la complexité pour lui préférer les simplismes et visions caricaturales, les idéologies et la démagogie.
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