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jeudi 5 novembre 2026

De la dette aux pillages de rues : l’empreinte de la dépression rampante post-2008

Temps de lecture : 4 minutes

L’image d’une France canard boiteux de l’Europe est le produit d’une vision à très courte vue. Son déficit relatif de croissance pour la période 2008-2026 n’est pas différent de celui de la zone euro dans son ensemble. Ce qui signifie que les présentes difficultés françaises ne peuvent pas être comprises uniquement à partir de nos politiques nationales.

À mesure que se rapproche l’échéance électorale de mai, le débat public prend une tournure de plus en plus alarmiste. Dette publique, déficits, instabilité gouvernementale, hausse des taux d’intérêt, menace des marchés financiers : tout semble converger vers le récit d’une France au bord de la rupture, victime de ses propres dérèglements politiques et budgétaires.

Cette lecture n’est pas entièrement fausse. Mais elle risque de confondre les symptômes avec les causes. Car la crise française ne surgit pas dans un environnement économique normalement prospère, soudainement déstabilisé par les querelles de ses responsables politiques. Elle s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus globale : celle des effets d’une « dépression rampante » qui caractérise, à des degrés divers, l’évolution de toutes les économies occidentales depuis la crise de 2008.

Le terme de dépression peut surprendre. Après tout, les économies continuent de croître. Le PIB augmente encore, même si cela reste modeste. Les statistiques agrégées ne décrivent pas un effondrement comparable à celui des années 1930.

Mais c’est précisément ce qui rend cette dépression si difficile à identifier. Elle ne se manifeste pas par une contraction permanente de la production, mais par un décrochage progressif et cumulatif par rapport aux trajectoires de croissance antérieures.

Une économie qui progresse de 0,5 % par an au lieu de 2 % ne paraît pas nécessairement en crise. Mais après quinze ou vingt ans, l’écart devient considérable. Il représente des investissements qui n’ont pas été réalisés, des entreprises qui ne se sont pas développées, des emplois qui n’ont pas été créés, des gains de productivité qui ne se sont jamais matérialisés.

La dépression rampante n’est pas l’absence de croissance. C’est l’accumulation silencieuse d’une croissance qui aurait pu avoir lieu et qui n’a pas eu lieu. Un déficit de richesses potentielles qui, au bout de presque vingt ans, se chiffre à -20 % pour la France, -21% pour l’ensemble de la zone Euro, contre seulement -15% aux Etats-Unis . Soit, globalement, l’équivalent d’environ 1/5ème du PIB réel des économies atlantiques en 2025.

C’est sous cet angle qu’il faut regarder la situation française.

Les responsables politiques peuvent se féliciter d’un PIB pas encore franchement négatif (- 0,1% au dernier trimestre). Mais les ménages ne vivent pas dans les variations trimestrielles du PIB. Leur vérité est celle d’une économie où les perspectives professionnelles se rétrécissent, où la progression des revenus est ressentie comme insuffisante, et où l’avenir devient de plus en plus incertain par rapport à ce qu’ils anticipaient.

L’évolution de la confiance des ménages français en fournit une illustration saisissante. En octobre, son indice est tombé à 80, son niveau le plus bas depuis 2013. Plus révélateur encore, l’appréciation portée par les Français sur l’évolution passée de leur niveau de vie a atteint son point le plus négatif depuis le début des enquêtes, en 1972.

Ce décalage entre la relative stabilité des agrégats macroéconomiques et la dégradation du sentiment économique des ménages ne doit pas être écarté comme une simple manifestation de pessimisme collectif. Il traduit une expérience accumulée de stagnation et de perspectives déçues.

La crise politique apparaît alors sous un autre jour. Les affrontements parlementaires, les mobilisations sociales, les émeutes urbaines et la défiance envers les institutions ne sont pas seulement les causes d’une incertitude économique grandissante. Ils sont également les conséquences d’une frustration longtemps accumulée, sur une période bien plus longue que les seuls deux quinquennats d’Emmanuel Macron.

Cette inversion du regard est particulièrement importante lorsqu’on aborde la question de la dette publique.

Le débat français tend à présenter l’endettement comme une pathologie essentiellement nationale, résultat de décennies d’irresponsabilité budgétaire. Il existe évidemment une responsabilité propre aux choix français. Mais pourquoi les difficultés d’endettement, les déficits persistants et les tensions sur les finances publiques se retrouvent-ils également chez la plupart de nos partenaires occidentaux – même si c’est avec une moindre urgence.

La réponse réside dans cet affaiblissement généralisé de la croissance observé depuis la crise de 2008. Une économie durablement incapable de retrouver son dynamisme productif voit ses recettes fiscales progresser moins rapidement qu’espéré, tandis que les besoins en dépenses publiques restent toujours aussi élevées. L’endettement devient alors, simultanément, un outil utilisé pour compenser les insuffisances de la croissance, et une cause supplémentaire de ralentissement.

La dette peut donc prolonger la stagnation tout en en étant aussi une conséquence. Cette boucle perverse n’efface pas les responsabilités budgétaires nationales, mais elle oblige à replacer les débats dans le cadre d’une réflexion beaucoup plus globale et fondamentale sur les origines de la grande rupture économique intervenue il y a vingt ans

C’est cette perspective de longue durée qui est absente aujourd’hui dans le débat français.

À l’approche des élections, les controverses se concentrent sur les responsabilités politiques immédiates, les chiffres du déficit et les réactions quotidiennes des marchés. C’est avec raison que les économistes s’alarment de l’élargissement de l’écart entre les rendements des obligations françaises et allemandes.

Ces questions sont certes légitimes. Mais l’intensité du débat nous empêche de réaliser que, dans le contexte international actuel, et sur toute la période, le décrochage économique français, tout en étant réel, n’a en fait rien d’exceptionnel, ni qu’il reste somme toute d’ampleur très marginale. Plus gravement, elle nous détourne de la véritable interrogation sans réponse à laquelle toutes les discussions actuelles ne déboucheront jamais sur rien : comment se fait-il que, près de vingt ans après 2008, une grande partie de l’Europe – mais aussi les Etats-Unis – n’ait toujours pas retrouvé les conditions d’une croissance suffisamment dynamique pour restaurer des perspectives de prospérité durable ?

La crise française n’est pas seulement une crise de gouvernance, de déficit ou de confiance des marchés. Ce n’est pas en dramatisant chaque mouvement des taux d’intérêt ou chaque épisode parlementaire que nous comprendrons ce qui nous arrive. Mais en retrouvant la perspective globale de ces vingt années de croissance perdue.

 

 


Cet article a bénéficié de l’appui d’une IA personnelle (Chat GPT). Les chiffres cités résultent de calculs directement effectués par cette IA à partir de séries statistiques strictement homogènes de la Banque mondiale, accessibles via la Réserve fédérale de Saint-Louis (FRED). Ils ne mesurent pas une richesse dont la production était garantie. Mais ils révèlent une rupture durable, particulièrement profonde en Europe, que la focalisation traditionnelle sur les variations trimestrielles du PIB tend à dissimuler. De là la notion de « dépression rampante » : non pas une économie qui s’effondre, mais une économie qui, année après année, s’éloigne toujours plus de ce qu’avait été sa trajectoire de prospérité.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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9 réponses

  1. « Ce n’est pas en dramatisant chaque mouvement des taux d’intérêt ou chaque épisode parlementaire que nous comprendrons ce qui nous arrive. Mais en retrouvant la perspective globale de ces vingt années de croissance perdue. »

    C’est à dire ????

  2. La boulimie et les contraintes de l’UE ne sont pas étrangers aux problèmes actuels. La « Grosse » Europe, rêve de Hitler s’est belle et bien installé avec tous ses travers accentués par un milieu gauchiste et totalitaire ce qui ne simplifie pas les choses. Il est urgent soit de revenir à une Europe moins boulimique soit d’en sortir le temps que cette Europe devenue néfaste reprenne ses règles de base.

  3. Farfelu ?
    Pourquoi aller chercher un bouc émissaire, dans un deus ex machina inventé remontant à vingt ans, quand :
    – les causes de notre situation relèvent pour partie des clés du camion de l’éducation nationale et du ministère du travail confiées au PCF il y a quatre-vingt ans, avec les conséquences que l’on sait,
    – et quarante ans de socialisme comme souvent expliqué dans cette gazette.
    Alors, quel est l’intérêt de masquer les vrais problèmes pour s’attaquer à autre chose ?
    De minima non curat praetor.

  4. La baisse de la croissance du monde occidental ne date pas de 2008, mais d une lente érosion depuis les années 70
    Corrélativement la chine, l inde l Asie du sud-est…..voient leurs croissanceen boostees car leurs économies sont devenues nettement plus compétitives quand celle du monde occidental s erode sous la pression de modèles sociaux toujours plus gourmands

  5. Intéressante analyse ! Que disent les IA sur les causes de cette moindre croissance ou de ce retour aux faibles croissances des temps anciens ?

    L’avis de Claude : Le graphique compare la trajectoire observée à une extrapolation de la tendance 1995-2007. Les économistes ne s’accordent pas sur les causes, et les explications se combinent plutôt qu’elles ne s’excluent.

    1. L’ampleur de la crise financière elle-même. Les crises liées à un effondrement du crédit laissent des séquelles plus longues que les récessions ordinaires : bilans bancaires dégradés, ménages et entreprises qui se désendettent, investissement en berne. Les travaux de Reinhart et Rogoff vont dans ce sens. Le phénomène d’« hystérèse » suggère qu’une récession profonde peut abaisser durablement le niveau potentiel de production (chômeurs de longue durée qui perdent leurs compétences, entreprises qui n’investissent plus, innovations avortées).

    2. La réponse de politique économique en zone euro. C’est l’explication la plus souvent avancée pour l’écart entre les deux courbes. La zone euro a connu une seconde récession en 2011-2013, avec la crise des dettes souveraines, une consolidation budgétaire précoce et un resserrement monétaire de la BCE en 2011. Les défenseurs de cette lecture (Krugman, Blanchard, entre autres) estiment qu’une relance plus rapide aurait limité les dégâts. Leurs critiques répondent que l’austérité était contrainte par les marchés et les règles européennes dans les pays fortement endettés, et que les problèmes structurels (marché du travail, productivité) pesaient davantage que la politique budgétaire.

    3. Le ralentissement de la productivité. Il précède 2008 aux États-Unis (le gain lié aux TIC s’essouffle vers 2005) et touche l’ensemble des pays avancés. Robert Gordon y voit l’épuisement des grandes innovations du XXe siècle. D’autres, comme Brynjolfsson, pensent que les gains du numérique arrivent avec retard et sont mal mesurés. Les « entreprises zombies », maintenues en vie par des taux très bas, et la hausse de la concentration des marchés sont aussi souvent citées.

    4. La démographie. Le vieillissement et le recul de la croissance de la population active pèsent sur la croissance, surtout en Europe, au Japon et en Italie. Mais le graphique est en PIB par habitant, ce qui en atténue l’effet, même si une population plus âgée tend à épargner davantage et à innover moins.

    5. Une tendance de référence probablement trop haute. La période 1995-2007 comprend une bulle de crédit et d’immobilier, notamment en Espagne, en Irlande ou aux États-Unis. Une partie de la croissance d’alors n’était pas soutenable, donc l’« écart » mesuré surestime peut-être la croissance réellement perdue. C’est le principal bémol à garder en tête devant ce graphique.

    6. Les chocs suivants. La crise énergétique de 2022, le Covid et le Brexit (pour le Royaume-Uni) ont aussi pesé sur la période jusqu’en 2025, et l’Europe en a davantage souffert côté énergie. Les États-Unis, de leur côté, ont bénéficié d’un secteur technologique dominant et d’un marché de l’énergie moins tendu, notamment grâce au gaz de schiste.

    En résumé : l’écart commun aux deux zones s’explique surtout par la crise financière et le ralentissement de la productivité, tandis que l’écart supplémentaire de la zone euro est surtout attribué à la gestion macroéconomique de 2010-2013 et à une moindre dynamique d’innovation, les poids respectifs restant débattus.

  6. Controverse sur la productivité ?
    Examen des explications du ralentissement de la productivité
    Cette controverse porte sur une question simple : le ralentissement de la productivité est-il structurel et durable, ou temporaire et mal mesuré ? Trois camps s’affrontent, plus un débat spécifique à l’Europe.

    Le constat commun. La croissance de la productivité du travail dans les pays avancés a nettement ralenti : aux États-Unis, elle tournait autour de 2,5 % par an entre 1995 et 2004, puis plutôt autour de 1,5 % ensuite (ordres de grandeur). En Europe, le ralentissement est plus ancien et plus marqué. C’est donc un phénomène antérieur à 2008, que la crise a prolongé plus qu’elle ne l’a causé.

    1. Les pessimistes : les idées deviennent plus difficiles à trouver.

    Robert Gordon soutient que les grandes innovations de 1870-1970 (électricité, moteur à combustion, assainissement, chimie) étaient des gains uniques, non reproductibles. Le numérique transformerait moins l’économie réelle.
    Bloom, Jones, Van Reenen et Webb ont montré que l’effort de recherche augmente fortement mais que la productivité de la recherche s’effondre. Pour maintenir la loi de Moore, il faut des dizaines de fois plus de chercheurs qu’il y a cinquante ans.
    Tyler Cowen parle de « Grande Stagnation » : on a cueilli les fruits les plus bas.
    2. Les optimistes : le retard de diffusion.

    Brynjolfsson, Rock et Syverson décrivent une « courbe en J » : une technologie générique (électricité, informatique, IA) exige d’abord de lourds investissements complémentaires en organisation, compétences et processus, qui ne rapportent qu’avec des années de retard. Paul David avait déjà montré que l’électricité avait mis des décennies à transformer l’industrie.
    Selon cette lecture, la productivité repartirait quand les entreprises auront réorganisé leur fonctionnement.
    3. L’hypothèse de la mesure. Une partie du progrès (services gratuits, qualité des logiciels, smartphones) échapperait au PIB. Mais Byrne, Fernald et Reinsdorf, et Syverson, ont estimé que la mauvaise mesure ne peut expliquer qu’une petite part du ralentissement : la valeur « cachée » devrait être énorme, et le ralentissement touche aussi des pays à faible usage du numérique. C’est le point où l’accord est le plus large.

    4. Le débat sur la diffusion et la concurrence.

    Les travaux de l’OCDE (Andrews, Criscuolo, Gal) montrent que les entreprises à la frontière ont continué à progresser, tandis que le reste de l’économie a décroché : le problème serait la diffusion plus que l’innovation.
    Les causes avancées : entreprises « zombies » maintenues en vie par des taux bas, hausse de la concentration et des marges (De Loecker et Eeckhout), effets de « superstar firms » (Autor et coauteurs).
    Ces constats restent discutés : la mesure des marges est contestée, et la concentration peut aussi refléter l’efficacité des meilleures entreprises.
    5. Le cas européen. L’écart avec les États-Unis s’est creusé depuis le milieu des années 1990, surtout dans les services de marché et le secteur numérique. Le rapport Draghi (2024) en fait un enjeu central : moindre investissement en R&D, marché unique incomplet (services, capitaux, énergie), absence de grandes entreprises technologiques européennes. C’est un document de recommandation politique, et certains économistes jugent le diagnostic trop centré sur la tech. Par ailleurs, une part de l’écart de PIB par habitant vient des heures travaillées et du taux d’emploi, pas seulement de la productivité horaire.

    6. L’IA, l’inconnue. Les États-Unis ont connu une accélération de la productivité depuis 2019-2023, et l’on débat de la part qu’y prend l’IA. Je ne peux pas garantir que les dernières données confirment cette tendance, donc je vous conseille de vérifier les chiffres récents avant publication.

    Pourquoi cela compte. Chaque lecture appelle une politique différente. Si Gordon a raison, il y a peu à faire, sinon s’adapter à une croissance plus lente. Si la thèse de la courbe en J est juste, il faut investir dans les compétences et l’organisation. Si le problème est la diffusion, la priorité va à la concurrence, au marché unique et au nettoyage des entreprises zombies.

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