Ancien premier ministre socialiste espagnol et défenseur du régime Maduro, José-Luis Rodriguez Zapatero a été mis en examen pour blanchiment et trafic d’influence. Derrière le sauvetage d’une obscure compagnie aérienne vénézuélienne par le gouvernement Sánchez, la justice espagnole devra démêler une trame qui va du pétrole de Caracas aux comptes de Dubaï, en passant par l’argent des programmes alimentaires destinés aux Vénézuéliens les plus démunis.
Depuis la fin de son mandat en 2011, l’ancien président du gouvernement socialiste espagnol José-Luis Rodriguez Zapatero s’est mué en défenseur du régime de Nicolás Maduro. En parallèle de son silence assourdissant sur les violations des droits de l’homme, il a participé à de nombreuses négociations entre Caracas et l’opposition et s’est porté garant de la probité des processus électoraux vénézuéliens, pourtant unanimement qualifiées de frauduleux par la communauté internationale.
Cette proximité avec Caracas, documentée par Contrepoints, a depuis longtemps suscité des interrogations en Espagne, où les liens entre le Venezuela et la gauche espagnole, notamment Podemos, sont notoires.
Ce que beaucoup soupçonnaient depuis des années sera désormais au cœur d’un procès. En effet, le juge d’instruction José-Luis Calama, de l’Audience nationale de Madrid, a signé le 19 mai 2026 l’ordonnance de mise en examen de Zapatero. Zapatero nie toute implication et bénéficie évidemment de la présomption d’innocence. Il comparaîtra les 17 et 18 juin devant l’Audience nationale pour répondre des chefs d’accusation de trafic d’influence et de blanchiment de capitaux.
Mais ce que révèle l’ordonnance du juge Calama va bien au-delà d’un simple conflit d’intérêts.
Le sauvetage de la compagnie aérienne vénézuélienne Plus Ultra
Plus Ultra est une compagnie aérienne à capitaux vénézuéliens enregistrée en Espagne. Petite structure opérant principalement des liaisons vers l’Amérique latine, elle comptait moins de 400 employés en 2020, une flotte de 6 avions et des finances préoccupantes bien avant la pandémie.
En mars 2021, elle obtient du Conseil des ministres 53 millions d’euros de prêts du fonds d’aide aux entreprises stratégiques fragilisées par la pandémie, géré par l’agence des participations de l’Etat espagnol. L’importance du prêt accordé à cette compagnie anecdotique entretenant des liens avec le régime chaviste est immédiatement contestée, amenant la justice espagnole à se saisir du dossier.
L’ordonnance du juge Calama reconstitue deux voies d’influence révélées par des milliers de messages interceptés sur les téléphones des dirigeants de Plus Ultra.
Dès mars 2020, la compagnie explore effectivement deux voies pour obtenir le sauvetage de son entreprise. La première passe par José-Luis Ábalos, alors ministre des Transports, via son proche conseiller Koldo García Izaguirre. A noter que les deux ont été placés en détention provisoire dans le cadre d’autres scandales de corruption affectant le Gouvernement Sanchez.
La seconde piste, qui s’avèrera fructueuse pour Plus Ultra, mène directement à Zapatero via un intermédiaire vénézuélien.
Dans les messages saisis par la justice espagnole, les dirigeants de Plus Ultra désignent constamment Zapatero sous le sobriquet « ZP » ou « nuestro pana Zapatero » — « notre pote Zapatero ». Ils évoquent également une conversation téléphonique entre leur vice-président et Zapatero dès avril 2020, des réunions organisées au ministère, et des pressions répétées sur l’agence des participations de l’Etat pour débloquer le dossier.
Le 26 février 2021, une semaine avant la réunion formelle au cours de laquelle l’aide sera accordée, l’homme de confiance de Zapatero félicite déjà les dirigeants de Plus Ultra pour l’obtention de l’aide.
L’affaire embarrasse directement le Gouvernement de Pedro Sánchez, qui a approuvé ce versement de 53 millions d’euros à Plus Ultra. Si l’ordonnance ne les met pas en cause directement, la responsabilité pénale pourrait remonter jusqu’aux membres du gouvernement ayant pris la décision.
Un circuit de blanchiment complexe
En échange de cette influence, Plus Ultra aurait versé l’équivalent de 1 % du montant du sauvetage — soit 530 000 euros — à des sociétés contrôlées par l’homme de main de Zapatero, Julio Martínez Martínez.
Mais ce n’est là qu’une partie du tableau : au total, en agrégeant l’ensemble des flux provenant des différentes sociétés clientes du réseau sur la période 2020-2025, les relevés bancaires font apparaître 490 780 euros sur les comptes personnels de l’ex-président et 239 755 euros supplémentaires vers Whathefav SL, la société gérée par ses deux filles.
Pour dissimuler ces flux, une dizaine de sociétés-écrans, parfois installées à l’étranger, auraient été mobilisées, dont certaines servant uniquement à rendre les fonds intraçables. La sophistication du dispositif laisse penser que ce réseau préexistait à l’affaire et servait à blanchir des volumes autrement plus importants. Les messages saisis entre la secrétaire de Zapatero et le gestionnaire des sociétés sont accablants : on y voit les intéressés décider ensemble des libellés à inscrire sur les factures, adapter les montants et antidater les factures.
Vers une trame de corruption internationale complexe ?
L’affaire Plus Ultra n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les documents et messages saisis par le juge d’instruction révèlent que Zapatero serait au cœur d’un réseau de corruption international en lien avec le régime vénézuélien.
Tout d’abord, les messages extraits du téléphone de son bras droit indiquent que pour accéder aux transactions pétrolières vénézuéliennes, les acheteurs potentiels, comprenant notamment des entreprises liées au Parti communiste chinois, devaient obligatoirement passer par le réseau de Zapatero et lui adresser une lettre d’intention formelle. L’actuelle présidente du Venezuela Delcy Rodríguez est identifiée comme celle qui contrôlait directement l’attribution des navires pétroliers.
Le matin de sa mise en examen, Zapatero s’apprêtait d’ailleurs à embarquer pour Caracas, où il avait été invité par Jorge Rodríguez, frère de Delcy, pour participer à des réunions sur la transition politique vénézuélienne.
Ensuite, le volet le plus sordide de l’enquête implique des violations des droits de l’homme au Venezuela. Une partie des fonds blanchis par le réseau proviendrait des programmes CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production). Ce programme, supposément mis en place par le régime Maduro pour aider les plus pauvres, servait en réalité à distribuer des denrées alimentaires à ses électeurs.
Le système dont fait partie Zapatero aurait détourné des fonds de ces programmes puis les aurait introduits en Espagne, déguisés en investissements légitimes, avant de les redistribuer à l’entourage de Zapatero.
Des ventes d’or du Banco Central de Venezuela sont également citées comme ayant été détournées. C’est précisément ce circuit de blanchiment qui aurait attiré l’attention des autorités françaises et suisses, et convaincu la justice espagnole de rouvrir un dossier qu’elle avait classé sans suite en 2023, faute d’éléments suffisants à l’époque. . L’ordonnance mentionne enfin une lettre d’intention adressée à Zapatero en octobre 2023 par China International Cultural Technology Resources Group, entité liée au Parti communiste chinois. Les messages interceptés indiquent que les acheteurs chinois souhaitaient passer par Zapatero pour accéder au marché pétrolier vénézuélien, sous le contrôle de Delcy Rodríguez.
Cette triangulation géopolitique (Espagne, Venezuela, Chine) dépasse largement le cadre d’une simple affaire de corruption nationale mais s’inscrit dans le contexte plus large d’une influence chinoise en Espagne par le biais de l’ancien premier ministre.
En effet, depuis plusieurs années, Zapatero fait l’objet de soupçons quant à ses liens avec des cercles proches de Huawei et du Parti communiste chinois. Le renseignement espagnol aurait alerté le gouvernement Sánchez sur des tentatives d’influence chinoises dans son entourage, sans que cela n’entraîne la moindre conséquence.
Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
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