Si Hélène Carrère d’Encausse fut, comme le dit son fils, « avocate de la décevante Russie », Emmanuel Carrère vient justifier les faux espoirs de celle-ci en révélant les penchants à la fois occidentalistes et slavophiles de ses ancêtres Russes blancs depuis la révolution bolchévique jusqu’à nos jours. En effet, née du nom de Zourabichvili, famille aristocratique de Géorgie, descendante du comte Panine qui participa à une tentative d’assassinat du tsar Paul Ier, l’Académicienne eut du mal à pardonner l’annexion de la Géorgie, où ses ancêtres antistaliniens se sont battus pour la liberté et où encore au XXème siècle une de ses cousines sut y représenter pendant quelques mois la démocratie en tant que présidente de la République.
Mais pourquoi la grande spécialiste de la Russie n’a pas perçu le danger de la politique d’annexion de la Crimée qui ne faisait qu’annoncer celle des régions du Donbass ? Tel semble le moteur de ce livre où E. Carrère transporte le lecteur de l’histoire de sa famille à celle des pays où elle vécut. Il se tourne vers cet oncle maternel, jamais remis de la disparition mystérieuse de son père en 1945 sous la Libération. Il regarde aussi le présent, scrute la tristesse de son père mal aimé, effacé par la brillance intellectuelle de la petite immigrée devenue secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Le style est celui d’un romantique où le « je » est omniprésent au grand dam de sa mère que la rigueur stylistique n’empêchait pas d’apprécier les passions de sa belle-famille bordelaise pour le piano et la généalogie…