Tout le monde se souvient de la crise grecque survenue à la fin de l’année 2009, consécutive à celle des « subprimes », qui a obligé le pays à appliquer des plans d’austérité successifs. Aujourd’hui, il semble se relever et connaître une renaissance, au point d’être la « start-up nation » à la mode.
Rappelons brièvement les faits :
- octobre 2009 : le nouveau Premier ministre grec, Georges Papandréou, dévoile l’ampleur du vrai déficit public – 15,6% du PIB et non pas 6% – et par là -même, les maquillages auxquels se sont livrés ses prédécesseurs ;
- mai 2010 : les pays de la zone euro et le Fonds monétaire international (FMI) décident d’aider la Grèce pour éviter que la crise n’atteigne les autres pays européens en difficulté, à commencer par l’Espagne et le Portugal. Le plan prévoit des prêts conditionnés à un ajustement structurel par le gouvernement grec ;
- mai 2011 : un plan de sauvetage d’urgence doit être mis en place avec 110 milliards d’euros (Md€) d’aide sur trois ans. Un deuxième plan d’urgence de 130 Md€ supplémentaires sera déployé en février 2012 ;
- janvier 2015 : le parti d’extrême-gauche Syriza mené par Aléxis TsÃpras prend le pouvoir, élu sur un programme très hostile aux réformes. En juillet 2015, après cinq mois de négociations infructueuses avec la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne et FMI), TsÃpras organise un référendum. Les Grecs rejettent à 61% un nouveau plan d’aide. La menace d’une sortie de la zone euro (« Grexit ») est à son paroxysme. Finalement, en août 2015, sous la pression européenne, le Parlement grec approuve un nouveau plan d’aide de 85 Md€ sur trois ans. TsÃpras démissionne mais est aussitôt réélu.
- août 2018 : la dernière tranche du troisième plan d’aide est versée. La Grèce est libérée de la tutelle de la Troïka, mais la situation reste critique avec une dette de 180% du PIB.
Des plans d’austérité draconiens…
Le sauvetage de la Grèce s’est fait grâce à des aides comme nous venons le voir, près de 276 Md€ entre 2010 et 2018, mais aussi par des mesures d’austérité. Citons en vrac, sans prétendre à l’exhaustivité : licenciement de 15 000 fonctionnaires et application sans exception du principe d’une embauche pour cinq départs et licenciements ; gel des salaires des fonctionnaires, suppression des 13e et 14e mois, augmentation du temps de travail légal de 37,5 à 40 heures par semaine ; durée des cotisations retraite portée de 37 annuités à 40 ; réduction de moitié des dépenses de santé entre 2009 et 2014 et plafonnement à 6% du PIB ; baisse moyenne de 14% du montant des pensions ; création d’un « impôt de solidarité » (de 1% à 4%) ; augmentation progressive des différents taux de TVA (le taux normal passant de 18% à 24%) et changement de tranche pour de nombreux produits (les médicaments, l’électricité, le lait, l’huile, les pâtes, etc. ne bénéficient plus de taux réduits) ; augmentation des taxes sur le gaz, le tabac, les cartes grises, l’alcool, etc. ; abaissement du seuil de non-imposition sur le revenu (qui passe de 12 500 € à 8 500 €) ; création d’un impôt foncier unifié ; réduction des dépenses militaires et des investissements publics ; etc.
Tout cela ne se passa sans mal. Nous l’avons dit, les Grecs finirent par élire un Premier ministre d’extrême-gauche (qui sera contraint de poursuivre le programme de rigueur contrairement à ce qu’il avait promis). Ils descendirent aussi dans la rue à de très nombreuses reprises. Rien qu’en 2011, on a pu compter plus de 400 grèves. Entre 2008 et 2014, plus de 20 000 manifestations ont été recensées à travers le pays. Certaines furent particulièrement violentes, comme celle du 5 mai 2010 qui dégénéra et causa la mort de trois employés d’une banque incendiée par des cocktails Molotov.
Il est vrai que les Grecs, qui vivaient au-dessus de leurs moyens depuis trop d’années, ont subi un vrai choc : au plus fort de la crise, le chômage est monté à 27,5%, l’économie a chuté d’un quart de sa valeur tandis que les entreprises ont perdu les deux tiers de la leur, le revenu des ménages a baissé d’un tiers, 230 000 PME ont fermé et environ 500 000 Grecs ont quitté le pays !
… et des mesures salutaires
La Grèce fut également poussée à ouvrir le capital des entreprises publiques : 30% de celui de l’aéroport international d’Athènes, 45,5% de celui de la compagnie nationale d’énergie Hellenic Petroleum, les parts détenues par l’État dans les plus grandes banques grecques (Banque nationale, Alpha Bank, Eurobank), etc. Voire à les privatiser entièrement, comme les deux principaux ports maritimes (Le Pirée et Thessalonique), les aéroports secondaires, la compagnie publique des eaux et celle de l’électricité, l’opérateur téléphonique OTE, la société de transport ferroviaire TrainOSE, etc.
Par ailleurs, un certain nombre de professions réglementées furent libéralisées, le droit du travail fut largement simplifié – par exemple, réduction de 22% du salaire minimum, réduction du préavis légal et des indemnités de licenciement, suppression de l’extension des accords collectifs, mise en place d’un smic réduit pour les jeunes et les chômeurs de longue durée, etc.
La lutte contre les fraudes fiscales et sociales fut intensifiée (ou plutôt réellement mise en Å“uvre) et un grand programme de lutte contre la corruption au sein de l’appareil d’État fut engagé.
Ces efforts ont fini par payer. Alors que la croissance du PIB avait été négative entre 2009 et 2013 (jusqu’à -9,1% en 2011), elle s’est stabilisée entre 2014 et 2016 et est redevenue positive à partir de 2017 (sauf période covid). Elle est estimée à +2,3% en 2024 (comme en 2023).
Néanmoins, en euros courants, le PIB grec n’a toujours pas retrouvé son niveau de 2009 (237,5 Md€) puisqu’il est évalué à 225 Md€ pour 2024 (il a même été de 176,2 Md€ en 2015).
Si la dette publique a augmenté jusqu’en 2018, pour atteindre un maximum de 183,3% du PIB, elle baisse de manière continue depuis lors (là encore, hors période covid) mais est encore à environ 153,6% du PIB en 2024.
Le déficit budgétaire pourrait être de zéro en 2024, après avoir été de -1,6% du PIB en 2023. Le budget présente même un excédent primaire (c’est-à -dire hors service de la dette) de +4,5% en 2024.
Seul véritable point noir, le chômage. Il était de 9,5% en 2009. Il est monté jusqu’à 27,5% (2013). Il est estimé à 10,3% en 2024. Le salaire annuel moyen est toujours inférieur de 16% à celui d’avant la crise.
La Grèce : « nouvelle start-up nation européenne » ?
Dans un rapport d’information de 2020 sur « La Grèce convalescente », le sénateur Simon Sutour notait que l’environnement des affaires demeurait encore « peu attractif, voire rebutant », avec un cadre réglementaire « toujours très complexe » et une « insécurité juridique » décourageant les investisseurs. Il soulignait, en particulier, un « retard sensible de l’économie numérique, qui ne représenterait en Grèce que moins de 3% du PIB, pour une moyenne mondiale de 15,5% ».
Cinq ans après ce rapport, le quotidien Les Échos racontait il y a peu comment la Grèce se rêve aujourd’hui en « start-up nation ». Une ambition qui n’est pas seulement celle de jeunes entrepreneurs, mais aussi celle du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis qui préfère parler d’« innovation nation ».
Pour y arriver, Mitsotakis, au pouvoir depuis 2019, a notamment fait adopter un régime fiscal favorable à la « tech » et aux investisseurs étrangers. Il a créé un « golden visa » offrant le statut de résident à ceux qui investissent au moins 250 000 € dans une start-up. Les stock-options, qui n’existaient pas en droit grec, ont été légalisées. Il a aussi continué à réformer le droit du travail : possibilité de travailler 10 heures par jour sans heures supplémentaires, à condition que cela soit compensé par des jours de repos ; augmentation du plafond légal des heures supplémentaires de 96 à 150 heures par an pour le secteur industriel ; encadrement plus strict du droit de grève ; interdiction des piquets de grève violents ou perturbateurs ; possibilité de cumuler deux emplois pour travailler jusqu’à 13 heures par jour, 78 heures par semaine ; extension des secteurs autorisés à travailler le dimanche ; etc.
Parallèlement, l’administration s’est pleinement lancé dans le numérique, à tel point, écrivait récemment La Tribune, qu’elle « fait désormais figure de pionnier en Europe dans la numérisation des services publics ».
Certains observateurs affirment que le pays est désormais « l’un des meilleurs systèmes fiscaux pour les start-up, ce qui a favorisé l’émergence de toute une industrie ». Un écosystème, cependant, qui aurait difficilement vu le jour sans l’argent de l’Union européenne. Le plan NextGenerationEU, lancé en 2020, fournit près de 36 Md€ à la Grèce. Environ un quart de ce montant est destiné à financer les start-up. Antigoni Lymperopoulou, qui dirige la banque publique d’investissement (HDBI), reconnaît que « De 2000 à  2020, l’État a dépensé 300 millions d’euros dans l’industrie du capital-risque. De 2020 à  2024, c’est un milliard. »
Ces sommes sont encore modestes,et la Grèce doit veiller à ne retomber dans ses anciens travers. Surtout, pas plus qu’en France, il n’est sain que l’État soit le principal agent du financement du capital-investissement.
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