Pour l’instant un peu en veilleuse à cause de la crise climatique terrible que subit le sud du pays, une tentative de redéfinition des règles politiques, sans précédent depuis le retour à la démocratie il y a quatre décennies, est pourtant à l’œuvre au Brésil depuis un an.
Le 8 janvier 2023, rappelons-nous, une manifestation bolsonariste à Brasilia pour dénoncer le supposé (et jamais prouvé) « vol » du scrutin présidentiel par Lula, avait rapidement dégénéré et une partie des dizaines de milliers de personnes présentes avait envahi les bâtiments du Congrès, de la Cour suprême et de la présidence.
Lula est le président élu par la plus petite marge dans l’histoire de la démocratie brésilienne
Nous avons déjà eu l’occasion d’écrire[1] sur le caractère étrange de cette journée qui jouera désormais un rôle crucial sur la scène du théâtre politique brésilien : l’absence de mesures de sécurité autour des bâtiments publics alors que le nouveau pouvoir dénonçait à pleins poumons depuis des semaines le revanchisme golpiste des bolsonaristes ; la tentative de putsch à Brasilia, ridicule dans une ville fantôme un dimanche puisqu’elle se vide chaque vendredi soir jusqu’au lundi matin ; et surtout, la présence de Gonçalves Dias, homme de confiance de Lula depuis des années, en charge de la sécurité institutionnelle (avec rang de ministre), guidant les émeutiers à travers les salles du palais présidentiel, tel un guide touristique à Versailles.
Depuis plusieurs mois, les arrestations de prétendus sponsors, financiers ou organisateurs du « putsch » se succèdent, le plus souvent sans aucune preuve tangible. Soyons clairs : les participants aux actes criminels qui ont eu lieu le 8 janvier ont été arrêtés et jugés il y a belle lurette, et désormais sont ciblés ceux qui ont participé à l’organisation de la manifestation pacifique, l’ont soutenue ou l’ont aidée financièrement (en particulier par l’affrètement des centaines de bus qui ont transporté les participants).
Quel serait donc bien l’objectif caché de cette chasse aux sorcières de l’extrême-droite fantasmée ?
Il faut comprendre qu’aujourd’hui le pouvoir de Lula est fragile et tout relatif : Lula est le président élu par la plus petite marge dans l’histoire de la démocratie brésilienne, le premier, aussi, à ne pas être arrivé en tête du vote dans une majorité d’États (la majorité des gouverneurs s’inscrit en opposition au gouvernement fédéral) ; il n’a de majorité dans aucune des deux Chambres, et c’est même le Parti libéral, proche de Bolsonaro, qui compte le plus de députés.
Finalement, les mots « droite », « conservateur » ou « libéral », pour la première fois depuis le retour de la démocratie il y a 40 ans, ne sont plus tabous – bien au contraire. Surtout, alors que Lula, à 78 ans, n’a aucun héritier politique désigné, l’opposition compte de nombreux leaders à la forte personnalité et à l’expérience désormais indiscutable : Romeu Zema, ancien chef d’entreprise et gouverneur libéral du Minas Gerais (le deuxième plus grand État brésilien en population et PIB) depuis 6 ans ; Tarcisio Freitas, le technicien, ancien ministre de Bolsonaro et aujourd’hui gouverneur de l’État de Sao Paulo ; Claudio Castro, le jeune gouverneur conservateur de l’État de Rio, à l’ascension fulgurante ; Ratinho junior, fils d’une star de la TV et gouverneur de l’État du Paraná (au sud du Brésil) ; et d’autres encore.
Les objectifs de Lula, grand manipulateur de la politique brésilienne, sont donc, à mes yeux, assez clairs.
Tout d’abord, convaincre peu à peu la partie la moins politisée de la population brésilienne de l’identité entre droite et putschistes.
Décourager une partie de la droite – certes pas les bolsonaristes les plus fanatiques, mais ceux qui sont suffisamment engagés pour descendre dans la rue contre de possibles actions du Parti des Travailleurs à l’avenir – de participer à des manifestations publiques.
Restreindre considérablement le financement des futurs candidats de droite et pour cela, éliminer d’ores et déjà les contributeurs les plus engagés en leur faveur, en les accusant – de manière justifiée ou non – de s’être compromis par le passé dans des activités anticonstitutionnelles.
Utiliser les mêmes méthodes contre les influenceurs conservateurs et ultra-conservateurs des réseaux sociaux brésiliens.
Ratisser le plus large possible aujourd’hui dans les accusations et les inculpations d’association à la tentative de coup d’État (même si ces accusations sont abandonnées à peine proférées : salissez, il en restera toujours quelque chose), puisqu’on retrouvera forcément quelques-uns de ces « accusés » parmi les appuis des candidats de droite lors de la prochaine élection présidentielle – ce qui permettra d’assimiler même les plus libéraux d’entre eux aux thèmes putschistes.
La décrédibilisation est donc déjà en marche, combinée à la politisation de l’appareil judiciaire, au contrôle des principaux médias, aux restrictions planifiées des activités des réseaux sociaux et à la capture des flux financiers des grandes entreprises publiques. On constate donc que les grandes manœuvres pour retrouver l’hégémonie politique du Parti des Travailleurs ont déjà commencé.
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