La propension française à pervertir le terme « libéralisme » est une vielle tradition. Dernier exemple en date : une chronique du philosophe Luc Ferry.
Encore Luc Ferry, s’exclameront nos fidèles lecteurs ! Effectivement, nous avons réservé au philosophe gaulliste une pendule récente. Si nous avons choisi de lui consacrer cette fois un article, cela s’explique par plusieurs raisons : d’abord parce que Luc Ferry est l’un de nos plus brillants philosophes ; ensuite parce qu’il intervient fréquemment sur les médias ; enfin et surtout parce que sa dernière chronique du Figaro s’intitule :« Ne pas confondre libéralisme et néolibéralisme », ce qui nous donne l’occasion -pour ne pas dire le prétexte…- de revenir sur différent concepts. Nous restons en désaccord sur nos conceptions du libéralisme et je crois ce débat souhaitable et sain pour aider à la clarification de nos politiques.
Premier débat : libéralisme et néolibéralisme
Luc Ferry part d’une critique des historiens et autres philosophes qui prétendent que la France serait en proie au libéralisme depuis plusieurs décennies. Cette pique est justifiée, si ce n’est que nous avons substitué le terme « libéralisme » à celui de « néolibéralisme » utilisé par Luc Ferry. C’est une première confusion.
En effet, le néolibéralisme est un courant de pensée allemand et français historiquement situé, de la fin des années 1920 aux années 1950 qui se distingue par un rejet tant du libéralisme classique que du socialisme. Il s’agissait en réalité d’une nouvelle mouture de « troisième voie » qui entendait conserver les points positifs des deux systèmes en écartant leurs inconvénients. Le néolibéralisme recouvre des auteurs assez sensiblement différents, mais tous plus ou moins éloignés de la pensée autrichienne contrairement à ce que laisse penser Luc Ferry. Il se trouve que Hayek a immédiatement marqué ses réserves à l’égard de ce courant de pensée, même si sa célèbre Route de la servitude de 1944 n’épargnait pas ses critiques envers le libéralisme classique. En ce sens, ce livre est est plus pertinent pour découvrir la pensée d’Hayek à ce sujet que le texte qu’évoque Luc Ferry tiré d’un ouvrage ultérieur : Droit, législation et liberté.
Mais peut-être que lorsque Luc Ferry parle de « néolibéralisme », il vise en réalité le libéralisme.
Second débat : libéralisme et Etat providence
Pourquoi cette confusion entre « néolibéralisme » et libéralisme ? En réalité, Luc Ferry écrit tout d’abord que « la logique démocratique de l’égalisation des conditions si bien décrite par Tocqueville ne pouvait en réalité être poursuivie sans solliciter l’intervention de l’Etat ». C’est juste, mais la raison donnée vaut le détour : « rien n’interdit (aux citoyens)d’exiger des politiques sociales qui vont donc se développer sur une base politique tout à fait libérale ». Mais n’est-ce pas confondre démocratie et démagogie puis démocratie et libéralisme ? Le fait que des hommes politiques promettent de manière démagogique aux électeurs des interventions tous azimuts ou de « raser gratis demain », le fait qu’ils utilisent une corne d’abondance pour distribuer leurs bienfaits, n’a évidemment rien de libéral.
Luc Ferry prétend : « Qu’on le veuille ou non, et quoi qu’en disent sans réfléchir les néolibéraux, la logique de l’Etat providence appartient de plain-pied à celle du libéralisme ». Cela nous semble une erreur, fût-elle réfléchie…. Notre philosophe ne s’arrête pas là  : « Il n’y a en réalité aucune incompatibilité entre droits civils et droits sociaux, mais complémentarité » ! Et d’ajouter, dans une logique d’amalgame contestable : « « Le développement de la protection sociale s’est effectué dans notre histoire en continuité parfaite avec les principes fondamentaux du libéralisme politique ». Cette dernière expression témoigne, cette fois explicitement, d’une conception hémiplégique du libéralisme limitée à ses aspects politiques.
L’absence de limites de l’État
Mais  si l’Etat providence est consubstantiellement lié au libéralisme (politique ?), comment Luc Ferry pourrait-il l’éreinter ? Les derniers mots du texte doivent être cités : « tout le problème (survient) quand on tombe dans l’excès, lorsque l’État providence devient obèse à cause de politiques keynésiennes d’accroissement de la dette qui ont enchanté la gauche (et la droite ? et le centre ?) mais plombé la France depuis des décennies ».
En résumé, Luc Ferry apparie libéralisme et Etat providence avec alacrité, mais il se lamente des « excès » du même Etat providence. Ce faisant, il oublie la notion de « marché politique », selon laquelle des votes s’échangent contre des promesses. Il ne faut pas s’en étonner : une fausse conception du libéralisme le conduit à défendre un État qu’il est impossible de contenir.
Articles connexes:
Le conflit d'intérêts au cœur de la République
Libéralisme, libertarianisme, anarcho-capitalisme :…
L’injustice fiscale ou l’abus de bien commun
Pourquoi le libéralisme n'est pas la loi de la jungle
La nouvelle révision foncière ou l'acharnement dans l'erreur
Intérêt général et droits fondamentaux
Electricité : de l’obscurantisme à l’obscurité
Au cœur des régimes de retraite
14 réponses
Je pense qu’il existe une tension entre libéralisme économique et libéralisme politique… Historiquement, le « libéralisme » est apparu tous azimuts au XVIIIème siècle, mêlant indistinctement toutes sortes de « libertinages » érudits, intellectuels, amoureux, religieux, artistiques, individualistes, utopiques voire socialistes. Le libéralisme économique, au sens où nous l’entendons, n’était pas le sujet majoritaire des Lumières. C’est au XIXème siècle, après les délires de Robespierre et Napoléon et sous la menace des socialismes émergents, que le libéralisme au sens « autrichien » apparaît. Je pense que Frédéric Bastiat en est l’idéal-type. On peut même dire que c’est l’émergence du libertarianisme. C’est une réaction authentiquement libérale aux équivoques des Lumières. Bastiat a clairement conscience des risques que la démocratie politique (démagogie, factions, élections, clientèles, prébendes, redistribution, collectivisme, libertés positives, etc.) fait peser sur le libéralisme. Par la suite, le courant libéral-conservateur va quant à lui mettre en garde contre les dangers que le relativisme intellectuel fait peser sur les libertés et la cité politique. Luc Ferry est sans doute imprécis, mais il soulève une juste question. Le « libéralisme de bon alois » fonctionne dans une société culturellement homogène et sur des institutions solidement républicaines. Mais si vous introduisez le relativisme culturel et la démocratie illimitée, alors vous aboutissez à destruction certaine du libéralisme.
La démocratie génère la domination d’une majorité au parlement et une certaine dictature de minorités pouvant négocier leur participation à la majorité du parlement (qui est rarement une majorité dans le pays). Le libéralisme économique n’est pas majoritaire en France du fait que plus d’un électeur n’a pas confiance dans la rapidité de la justice pour dissuader et « punir » les abus des puissants et des malins.
Le libéralisme économique ne pourra être choisi par les petits que quand ils auront confiance dans la « justice ».
En France cette troisième voie comme vous le prétendez si bien est avant tout une longue culture de la fainéantise, des loisirs et d’une grande prétention parfaitement éveillé depuis 68. Tout le reste n’est que foutaise. J’ai vu arriver tous ces intellos crétins en début des années 70 dans les grandes entreprises avec leurs idées stupides « au lieu de produire achetons ailleurs, mettons notre étiquette avant de vendre cela nous rapportera 15 % de plus ». Les conséquences sont au rendez-vous Taxes et Dettes. Il serait temps de responsabiliser tous ces dits intellos sur les actes mais aussi sur leurs conséquences seule issue pour sauver le pays France.
Pour beaucoup de gens, le néolibéralisme n’est qu’un nouveau (néo ?) libéralisme… Et bien entendu, la France est un enfer néo libéral malgré ses énormes prélèvements obligatoires pour financer la redistribution. Au total, avec des dépenses publiques qui représentent 57 % du PIB, on est plus proche du socialisme que du libéralisme, même néo.
Il semble que pour nos soi-disant intellectuels comprendre le sens du mot libéralisme soit impossible. Michel Onfray est dans le même cas. Pourtant le lien avec liberté est très clair. Ils ne cessent de proner les libertés du citoyen mais sont opposés au libéralisme.
C’est à mon sens un problème idéologique!
En effet. Et par ailleurs, le « néolibéralisme » n’existe plus depuis longtemps : https://fr.liberpedia.org/N%C3%A9olib%C3%A9ralisme
L Ferry est un souverainiste populiste qui n a pas laissé un souvenir impérissable au ministère de l EN comme tous ces prédécesseurs et successeurs
Ce vantard impénitent est un cuistre de première
Il fait partie de ces soutiens indéfectibles à Wlad
L’intervention de l’État dans le social doit être dirigé vers l’interêt national. Comme les subventions aux créations (ou pour sauver) des entreprises stratégiques (contre le chômage). Comme les prestations familiales et les aides aux femmes enceintes (on aurait du le savoir depuis 50 ans, au lien de développer l’avortement) Quand aux subventions aux associations, elles doublent les réductions d’impôt de 66 et 75 . Pour les choux choux du gouvernement.
Effectivement, l’intérêt national(iste) réside en l’interdiction de l’avortement et à la subvention des entreprises.
Cher Maitre,
Votre méthodique et si efficace entreprise de démolition « standardisée », sauf le respect que je vous dois, des sophismes de ce « philosophe » force le respect.
Mais en fait, je me trompe lourdement. Vous êtes plutôt un saint jardinier, qui, à chaque fois qu’une mauvaise herbe sort de terre, l’arrache en veillant à ce qu’elle ne repousse pas. ( par exemple, le chiendent, quoique que l’on peut les manger autrement que par la racine). Au total, au lieu de tâtonner comme un aveugle, pour qualifier votre mission à votre place, vous, que dites-vous de votre mission? Merci d’avance de votre réponse. Didier Maréchal.
« De Becque prend soudain l’air très sérieux.
Souhaiteriez vous perdre du temps dans un autre débat philosophique stérile ? Je puis vous affirmer qu’un français n’aime rien autant que cela. »
La femme au portrait.
Greg Iles décédé en 2025
Les soi-disant intellos français ne parviennent pas à comprendre l’origine du terme libéralisme qui découle en droite ligne du mot: liberté! Pourtant ils prétendent défendre celle-ci, allez comprendre!
Oui. Le libéralisme a mauvaise réputation. Parce qu’il n’est connu que par le prisme de l’économie.
Luc Fery est une personne très cultivée et il n’est gauchiste. Il est là le problème. Fery est professeur de philosophie. Il a certainement du lire Frederic Bastiat ou Karl Popper. Si il se dit anti- libéral même à moitié, c’est son droit. Mais pervertir le liberalisme alors qu’il sait qu’il ment par des mensonges est intellectuellement malhonnête.