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jeudi 8 octobre 2026

Ottawa s’éloigne de Washington, le Québec et l’Alberta s’éloignent d’Ottawa

Temps de lecture : 4 minutes

Ursula von der Leyen a proposé le 16 septembre de faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne. L’idée vient en réalité de Mark Carney, qui cherche à desserrer l’étreinte américaine. Mais à quelques jours d’un référendum sur la séparation en Alberta, se rapprocher du centre réglementaire qui a tenté pendant des années de pénaliser le pétrole albertain pourrait coûter cher à Ottawa.

J’ai d’abord cru à une audace institutionnelle bruxelloise : le traité de Lisbonne ne connaît pas cette étrange créature juridique, et le Canada n’est pas, jusqu’à preuve du contraire, un État européen. Mais j’avais jugé Bruxelles trop vite. Dès le 13 septembre, la presse canadienne rapportait que leur premier ministre cherchait avec l’UE une « alliance unique » pouvant aller jusqu’à une association institutionnelle. C’est une initiative de Carney, non une demande du peuple canadien ou de son Parlement.

On comprend dès lors que Donald Trump y ait vu une manœuvre dirigée contre les États-Unis, malgré l’affirmation de von der Leyen selon laquelle cette relation n’était « contre personne ». Reconnaissons-lui une part de responsabilité : à force de menaces commerciales et d’allusions à la transformation du Canada en 51e État, il a donné à Ottawa de bonnes raisons de regarder ailleurs. Diversifier, mais pas remplacer.

La géographie contre les déclarations

Les chiffres ramènent le débat à sa réalité. En 2025, 71,7 % des exportations canadiennes de marchandises allaient encore aux États-Unis — une part en recul, après 75,9 % en 2024 et des mois à 68 %, mais qui reste écrasante. L’UE est le deuxième partenaire commercial du Canada, mais elle ne pèse que 7,9 % de son commerce de marchandises. Entre les États-Unis et le Canada s’étend une frontière de près de 9 000 kilomètres ; entre le Canada et l’Union européenne, il y a l’Atlantique. Le rapprochement européen peut compléter la relation américaine. Il ne peut pas s’y substituer.

D’autant que les deux partenaires disposent déjà d’un instrument remarquable, le CETA : depuis son application provisoire en 2017, les échanges ont progressé de plus de 78 %, pour atteindre 178,6 milliards de dollars canadiens de biens et services en 2025. Carney a d’ailleurs profité de sa rencontre avec Emmanuel Macron à Saint-Pierre-et-Miquelon, le 20 septembre, pour presser la France de ratifier enfin cet accord, approuvé par l’Assemblée nationale en 2019 mais rejeté par le Sénat en 2024. Avant d’inventer un mystérieux « membre associé », il serait logique d’achever la ratification de l’accord existant.

Vue d’Edmonton

Le véritable paradoxe apparaît lorsqu’on quitte Ottawa et Bruxelles pour se rendre près de 3 000 kilomètres plus à l’ouest. L’Alberta est l’un des grands territoires énergétiques de la planète : environ 4,3 millions de barils par jour en 2024, près de 84 % de la production canadienne, soit à peu près autant que l’Irak, grâce aux sables bitumineux de l’Athabasca. Or elle entretient depuis longtemps une relation difficile avec les politiques climatiques inspirées par Ottawa — et plus encore avec celles de l’UE.

Je le sais d’autant mieux que j’ai suivi ce dossier à la Commission européenne. Au début des années 2010, les sables bitumineux canadiens furent la cible d’une vaste campagne des ONG environnementales, qui visaient à utiliser la directive sur la qualité des carburants pour attribuer à ce pétrole une intensité carbone supérieure à celle du brut conventionnel. Le mécanisme était insidieux : non pas interdire le pétrole albertain, mais le pénaliser réglementairement sur le marché européen. La bataille remonta jusqu’au Parlement européen et, en 2014, la Commission renonça, faute de pouvoir déterminer quelle part de l’essence vendue en Europe provient d’un pétrole particulier. À Calgary et à Edmonton, cet épisode n’a pas été oublié.

Et voilà Carney qui propose de rapprocher davantage le Canada de cette même UE. Personne ne sait ce que recouvrirait le statut de « membre associé » — et c’est le problème. S’il impliquait un alignement réglementaire sur l’énergie, le climat, le prix du carbone ou la finance durable, les conséquences toucheraient directement l’Alberta.

L’UE a besoin de diversifier ses approvisionnements et le Canada possède ce qu’elle recherche : pétrole, gaz, uranium et minerais critiques. La logique devrait être simple — le Canada produit, l’UE achète. Mais Bruxelles veut aussi accélérer la décarbonation et encadrer les hydrocarbures. L’Alberta pourrait donc voir arriver, par le détour d’un accord voulu par Ottawa, les contraintes d’une politique qu’elle combat depuis quinze ans.

Et la question intervient au pire moment. Le 5 octobre, les Québécois ont porté le Parti québécois au pouvoir, en position minoritaire, balayant la Coalition avenir Québec qui détenait 90 sièges et dont la cheffe sortante a elle-même été battue. Paul St-Pierre Plamondon annonce le retour du Québec sur la voie d’un référendum sur son avenir — mais pas, précise-t-il, tant que Donald Trump sera au pouvoir à Washington. Le facteur américain qui pousse Ottawa vers l’Europe est donc aussi celui qui retient, pour l’instant, le souverainisme québécois.

Un référendum dans quelques jours

La question intervient au pire moment. La première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, défend une « Alberta souveraine dans un Canada uni », mais une partie de la population estime qu’Ottawa réglemente et redistribue les richesses de l’Ouest tout en empêchant la province d’exploiter ses ressources. Le 19 octobre, les Albertains devront notamment dire si leur province doit rester canadienne ou engager le processus constitutionnel pouvant conduire à un référendum contraignant sur la séparation. Dix jours plus tard, Montréal accueille un sommet Canada-UE.

Carney présente ce rapprochement comme un moyen de renforcer la souveraineté canadienne face à Washington. Vu d’Edmonton, il s’interprète tout autrement : Ottawa se rapprocherait d’un centre réglementaire qui a longtemps cherché à pénaliser la principale richesse de l’Alberta. L’initiative risque de nourrir exactement le ressentiment qu’elle devrait apaiser.

L’UE et le Canada ont beaucoup à gagner à renforcer leurs liens, et le CETA leur en fournit le cadre. Mais il serait paradoxal de protéger le Canada des pressions de Washington en l’exposant aux réglementations de Bruxelles et de Strasbourg. Carney veut éloigner un peu le Canada de Washington. Il devrait prendre garde à ne pas éloigner davantage l’Alberta d’Ottawa.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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