Si les raisons ne manquent pas pour affirmer que le Président est réduit à l’impuissance depuis la dissolution ratée de l’été dernier, un examen précis des douze derniers mois pourrait bien montrer la poursuite discrète de son agenda antérieur ; et ce, à la faveur même de la confusion politique ambiante et grâce à l’aide décisive des autorités administratives et judiciaires.
C’est entendu : depuis sa décision, toujours incomprise, de dissoudre l’Assemblée nationale il y a un an, le président de la République semble réduit à l’impuissance faute de majorité, même relative. A quoi s’ajoute son impopularité massive qui confine à un véritable divorce avec l’opinion. L’idée d’un « Jupiter entravé » domine donc les commentaires, et la chronique politique des douze derniers mois offre mille raisons d’y croire : longue procrastination avant de nommer le successeur de Gabriel Attal, choix sans affinité de Michel Barnier, et surtout, fait sans précédent hors cohabitation, nomination de François Bayrou imposée, selon tous les témoignages, par l’intéressé lui-même. L’activité intense du Président, omniprésent sur le plan international, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, ne fait que conforter l’impression d’une présidence qui tourne à vide : en se réfugiant dans le « domaine réservé », Emmanuel Macron semble compenser son impuissance intérieure.  Il est vrai aussi qu’il n’existe pas de majorité présidentielle à l’Assemblée.
Les esprits le plus critiques vont jusqu’à dire que cet activisme international lui-même relève plus d’une agitation brouillonne, suscitant le scepticisme de nos partenaires : poli chez les Européens, brutal chez Donald Trump. Il n’est pas de signe plus manifeste de ce manque de prise que l’humiliation continue de la France par l’Algérie dans l’affaire Sansal. Au-delà même du scandale de la situation, cette humiliation sape la crédibilité d’un chef d’Etat qui fait la morale à Israël et trace des plans de paix pour le monde, mais est incapable d’obtenir la libération d’un ressortissant français aux mains d’un régime cynique, sur lequel il dispose pourtant de redoutables moyens de pression, étrangement inemployés. Bref, Jupiter serait aussi entravé à l’extérieur qu’à l’intérieur, malgré son refus évident d’acter la défaite électorale de 2024.
 En politique, le président joue toujours avec les blancs
Il est une autre façon de voir les choses. Le Président garde en effet un atout considérable, grâce à la prérogative fondamentale que lui donne la Constitution : le pouvoir d’initiative, qui en fait toujours « le cÅ“ur du réacteur » institutionnel. Sous la Ve République, le président joue toujours avec les blancs. A fortiori quand il n’y pas, comme c’est le cas aujourd’hui, de coalition parlementaire de rechange et que, les yeux rivés sur 2027, ses adversaires se neutralisent les uns les autres, donnant à Emmanuel Macron autant d’ouvertures sur l’échiquier politique. On le voit en ce moment même avec « l’évocation » par le pouvoir suprême, comme on disait sous l’Ancien Régime, du dossier de la Nouvelle-Calédonie. On le voit encore avec l’immixtion directe du Chef de l’État dans les querelles entre ministres pour tenter de contrer l’ascension de Bruno Retailleau. On le voit enfin à son intervention, sans précédent pour un Président hors campagne électorale, devant les jeunes militants de son parti, pour doucher les espoirs de ses héritiers putatifs et demander le soutien de ses troupes « pour dans deux ans, cinq ans, dix ans » : attitude et formule bien étranges pour qui, selon les textes, ne peut pas se représenter en 2027…
Un saint-simonisme technocratique, social-démocrate et teinté de wokisme
Il y a plus : l’examen précis des grandes décisions, aussi bien législatives que gouvernementales et judicaires des douze derniers mois, invite à relativiser la rupture de la dissolution. Force est en effet de constater que la politique menée avant 2024 a été poursuivie, volens nolens, dans tous les domaines. Permanence d’un déficit budgétaire colossal ; creusement, sans fin ni fond, de la dette ; hausse des pensions, des minima sociaux et du nombre de fonctionnaires ; poursuite et même record de l’immigration de masse ; « progressisme » sociétal qui ne désempare pas, de la loi sur l’euthanasie à l’interdiction du tabac sur les plages ; choix écologiques infondés et coûteux de la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie ; enfin gonflement ininterrompu des normes et de la bureaucratie. Ce bilan provisoire est dans la droite ligne des politiques menées à l’époque du macronisme triomphant. Tout comme le « despotisme doux », déjà annoncé par Tocqueville, d’un Etat nounou qui vient d’atteindre un nouveau sommet d’ingérence et de ridicule lors du récent épisode caniculaire… Autant de traits qui révèlent la vraie nature idéologique du macronisme : un saint-simonisme technocratique, social-démocrate et teinté de wokisme, fort éloigné du libéralisme, quoi qu’en pensent la gauche et même certains prétendus libéraux…
Le verrouillage de l’héritage macronien
On objectera que des courants en sens contraire sont apparus avant même la dissolution, majorité relative oblige, avec la loi sur l’immigration ; et depuis un an, avec la volonté de réduction de la dépense publique sous Michel Barnier, avec la réforme de la justice des mineurs proposée par Gabriel Attal, avec le moratoire sur les énergies renouvelables proposés par le RN et LR. Or, rien n’est sorti de tout cela, soit hostilité d’une coalition parlementaire de circonstance, soit verrouillage des autorités et juridictions de toute nature. Peut-on attribuer au hasard le fait que toutes ces instances, de l’Arcom au Conseil Constitutionnel en passant par le Conseil d’Etat, la Cour des comptes et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique soient dirigées par des hommes (tous de gauche) nommés par le président de la République ?  Est-ce un hasard si Emmanuel Macron, qui dispose effectivement du pouvoir de nomination à ces hautes fonctions, a systématiquement désigné des personnes de gauche ?Et ne peut-on s’interroger dès lors sur le sens profond de la nomination de Richard Ferrand au Conseil Constitutionnel : empêcher toute remise en cause de l’héritage macronien ?
C’est ainsi que se sont brisées – et que se briseront – toutes les tentatives de remise en cause des mesures prises entre 2017 et 2024.
De sorte que, depuis la dissolution, l’impression se dégage que c’est moins « Jupiter » que la souveraineté populaire et les libertés individuelles qui se voient entravées. A quoi s’ajoute désormais la possibilité retrouvée d’une nouvelle dissolution : retour d’un atout qui fera à nouveau du Président « le maître des horloges ». Mais est-il pour autant le maître du temps ?
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