Les journalistes appellent « marronnier » un article consacré à un événement récurrent et prévisible, souvent sans grand intérêt, qui sert à meubler une période d’actualité creuse. Les bouchons sur les routes lors des ponts de mai sont un marronnier. La rémunération des grands patrons en est un autre.
La période des assemblées générales annuelles est propice à l’évocation du sujet puisque d’une part, les rapports annuels entreprises contiennent, depuis la loi NRE de 2001, des informations sur la rémunération des mandataires sociaux et que d’autre part, les actionnaires sont appelés à se prononcer sur la rémunération des dirigeants.
La rémunération de Carlos Tavares fait polémique
Précisons que la loi NRE a été complétée en 2005 (loi n° 2005-842 du 26 juillet) par l’obligation « de détailler dans le rapport annuel les éléments fixes, variables et exceptionnels composant les rémunérations et avantages des mandataires sociaux, les critères de leur calcul ou les circonstances en vertu desquelles ils ont été établis ». Le rapport annuel doit, en outre, indiquer « les engagements de toutes natures pris par la société au bénéfice de ses mandataires sociaux, correspondant à des avantages dus à raison de la prise, de la cessation et du changement des fonctions ou postérieurement à celles-ci » (comme, par exemple, les indemnités de départ).
S’agissant du vote de l’assemblée générale annuelle des actionnaires sur la rémunération des dirigeants (appelée « Say on Pay » par les Anglo-Saxons), il a d’abord été volontaire et consultatif en France, fortement recommandé par le code éthique de gouvernance de l’AFEP et du MEDEF de 2013. Depuis la loi dite « Sapin II », entrée en application en 2017, le vote est désormais contraignant pour toutes sociétés cotées sur Euronext.
Cette année, c’est la rémunération de Carlos Tavares, le PDG de Stellantis, qui a fait polémique. D’un montant de 36,5 millions d’euros (M€), en hausse de 56% par rapport à l’année précédente, elle a concentré les attaques de la gauche. Le député LFI Alexis Corbière a déclaré qu’elle était l’illustration d’un capitalisme « fondamentalement immoral, destructeur, antirépublicain et antidémocratique ». Son collègue Matthias Tavel a trouvé le salaire « insultant » et a déposé une proposition de loi pour limiter de 1 à 20 l’écart entre le plus haut et le plus bas salaire dans les entreprises.
Une proposition de loi qui est, en réalité, une réponse aux propos de Carlos Tavares. Celui-ci n’a-t-il pas lancé, au plus fort de la polémique : « Si vous estimez que ce n’est pas acceptable, faites une loi et je la respecterai » ? Mais Stellantis ayant son siège aux Pays-Bas, une réglementation française ne serait pas très efficace.
Toujours est-il que les actionnaires de l’entreprise ont approuvé la rémunération de Carlos Tavares à 70,2%. Pourquoi ? Parce que le PDG a su redresser l’entreprise qui a réalisé un bénéfice record de 18,6 milliards d’euros (Md€) en 2023, en hausse de 11% sur un an. Il y a dix ans, quand Tavares a pris les commandes du groupe, PSA (devenu Stellantis) était au bord du gouffre (5 Md€ de pertes en 2012).
D’ailleurs, comme le dit Tavares lui-même, sa rémunération est corrélée à « 90 % […] avec les résultats de l’entreprise ». En effet, son salaire annuel fixe pour l’année 2023 est de 2 M€. Viennent s’y ajouter un bonus annuel variable (presque 6 M€) dépendant des performances de l’entreprise, des attributions d’actions gratuites, des jetons de présence, des avantages en nature, des stock-options… Précisons que 10 des 36,5 M€ annoncés constituent une « prime de performance » liée à la « transformation du groupe », c’est-à-dire à la réussite de la fusion entre PSA et Fiat-Chrysler en 2021.
Peu importe que l’on approuve la rémunération de Carlos Tavares ou qu’on la trouve choquante, une question demeure : pourquoi les rémunérations des grands patrons se sont-elles envolées ces dernières années pour atteindre de telles sommes ?
Frédéric Fréry, professeur de stratégie à Centrale Supélec et à l’ESSEC Bussiness School, avance une raison principale : la publication de ces rémunérations.
Fréry indique que tous les grands pays industrialisés, à partir des années 1990, se sont mis à obliger les entreprises cotées à publier la rémunération de leurs dirigeants. Ces lois visaient à plus de transparence et, par-là, à plus de retenue. Or, comme l’explique Fréry, « elles ont paradoxalement provoqué l’effet inverse. Une fois publique, la rémunération est devenue un étalon de la valeur des dirigeants ».
Le professeur ajoute : « Pour démontrer qu’ils avaient nommé la perle rare, les administrateurs ont eu tendance à payer encore plus les dirigeants. Leur rémunération, connue de tous, est devenue un signal de confiance envoyé au marché, utilisé à la fois comme outil de mesure et mécanisme d’influence. […] Tout le monde voulant avoir des dirigeants payés plus que la moyenne, tous les dirigeants sachant ce qu’ils pourraient gagner ailleurs, mécaniquement, cette moyenne a explosé ».
Pour arrêter la spirale inflationniste, qui concerne aussi les acteurs et les sportifs – le footballeur Kylian Mbappé gagne deux fois plus que Carlos Tavares – Fréry recommande de rendre les rémunérations secrètes afin qu’elles ne soient plus « utilisées comme outils de mesure de la valeur des individus » et cessent ainsi « d’être un enjeu politique ». Cependant, le professeur à l’ESSEC n’est pas un doux rêveur. Il reconnaît qu’aucune loi « visant à rendre les rémunérations des dirigeants secrètes ne serait tolérée par l’opinion, pour laquelle secret résonne avec dissimulation et transparence avec vertu ». Pour lui, « la machine infernale a été lancée, et on voit mal ce qui pourrait – pacifiquement – l’arrêter ».
Une fois de plus, en légiférant sans réfléchir, souvent sous la pression des syndicats, des associations militantes de gauche, des médias et d’une opinion publique manipulée, les politiques ont ouvert la boîte de Pandore. En la matière, comme en beaucoup d’autres, il aurait mieux vallu laisser faire…
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