Heureux hasard, prémonition féconde, anticipation éditoriale, opportunisme rationnel ? Peu importe. Ce qui compte est le fait suivant : alors que le président argentin Javier Milei sera à Paris le 30 septembre, nous avons désormais un précieux instrument, destiné au grand public, sur le mouvement libertarien — sa (ses) doctrine(s), ses idées, ses animateurs (passés et présents), ses fulgurances et ses loufoqueries. Il existe certes une littérature abondante, souvent de qualité (Arvon, Lemieux, Berger-Perrin, Sébastien Caré et, évidemment, l’irremplaçable Alain Laurent), mais de nature universitaire. Le reste de la production oscille entre, d’un côté, un silence ressemblant à un boycott et, de l’autre, de pseudo-enquêtes dans lesquelles la médiocrité de l’analyse le dispute à l’inculture et à la diffamation systématique. Bref, pour celui qui veut s’informer sans connaissances préalables sur un mouvement qui monte en puissance de façon impressionnante, il n’existe rien. C’est cette lacune que souhaite combler Christophe Bourseiller dans son ouvrage de septembre 2026 (Les Éditions du Cerf, 267 p., 20,90 euros). Acteur inoubliable dans le rôle de Lucien de films cultes comme Un éléphant ça trompe énormément (1976), journaliste éclectique, brillant et cultivé, auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, il est aujourd’hui l’incontestable spécialiste de la galaxie de l’extrême-gauche, dont il est originaire — mais dans une autre vie, désormais très lointaine.
Sur la forme, l’écriture est simple, claire, nerveuse, compréhensible, et évite largement l’emphase. Le plan, équilibré en quatre parties, a une incontestable logique, dictée essentiellement par la progression chronologique mais aussi thématique, habilement enchâssée dans le fil conducteur, des ancêtres à Musk et jusqu’à Javier Milei, premier succès politique majeur des idées libertariennes. Quant à l’information, elle est sûre, abondante, puisée souvent aux bonnes sources, d’une très grande probité — l’auteur ne cachant pas que, tout amoureux de la liberté qu’il soit, il reste très réservé sur la liberté totale, comme en témoignent les dernières lignes de son ouvrage (selon nous très discutables) : « défendre la liberté est juste. Mais trop de liberté est absence de liberté. » Notes et références, chronologie, bibliographie, index : rien ne manque.
Sur le fond, la première partie nous conduit des précurseurs jusqu’aux adversaires du New Deal et au surgissement de Barry Goldwater ; Ayn Rand et Murray Rothbard y entrent déjà en scène. La deuxième partie a pour épicentre les multiples revirements spectaculaires des innombrables groupuscules de la galaxie libertarienne, et nous mène jusqu’à l’élection de Reagan. La troisième est dédiée à la révolution technolibertarienne — les transhumanistes, Internet, la Silicon Valley —, bref, du plus fulgurant au plus contestable, avec toujours en arrière-fond Ayn Rand et Murray Rothbard, H.-H. Hoppe faisant son apparition surtout dans cette partie. La dernière nous fait parcourir le chemin qui mène à la première grande victoire politique du mouvement, celle de Javier Milei, en passant par le Tea Party, Elon Musk, Donald Trump, Peter Thiel et tant d’autres. Un passage intéressant est consacré à la France, en conclusion.
Dans une recension brève et exempte d’académisme, la place manque pour faire part de ses doutes et interrogations. On ne fera donc remarquer qu’une chose : l’auteur appuie constamment, et gonfle d’importance, des épisodes minuscules afin de démontrer que le mouvement ne manque pas de fous en tous genres et de toutes natures. De même, s’il est vrai que le caractère d’Ayn Rand relève de la psychiatrie, il nous semble que son œuvre est gravement mésestimée par Christophe Bourseiller. Mais que dire, alors, de Murray Rothbard, dont les incessants revirements — effectivement déroutants, voire incompréhensibles — font à juste titre les délices de l’auteur ? Sauf que l’autre Rothbard est complètement occulté : celui de l’un des ouvrages majeurs du siècle en économie, Man, Economy and State, mais plus encore d’une éblouissante Histoire de la pensée économique. On ne peut pas non plus qualifier l’ouvrage de Walter Block, Défendre les indéfendables, d’« ahurissant » (p. 123), alors que Hayek a accepté de le préfacer en insistant sur son importance, malgré les outrances non « défendables » de certains chapitres. La place manque pour des considérations plus lourdes encore. Elles n’enlèvent rien à un livre de qualité sur un sujet « explosif » : bien informé, d’une grande honnêteté, bien écrit, fort plaisant et instructif.
L’auteur, qui aime tant les marges et les dissidents, devait bien un jour arriver aux libertariens. Il le fait avec un réel talent, sur un mouvement dont il déplore bien des aspects, mais dont il ne peut, fût-ce de façon oblique et indirecte, cacher une certaine fascination, tant il est convaincu que ce sont les minorités et les dissidents qui font l’histoire des hommes. Or Christophe Bourseiller est lui-même un minoritaire — par sa grande culture et son honnêteté irréprochable — et un dissident, qui trouve plus d’intérêt à étudier les marges qu’à écrire d’improbables ouvrages de circonstance sur les politiciens vedettes du moment, ouvrages sitôt écrits, aussitôt oubliés, comme leurs personnages évanouis. Un ouvrage à lire absolument, avant le tsunami de désinformation qui accompagnera la venue de Javier Milei en France.
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