Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année, la bataille acharnée de l’hiver dernier entre les forces russes et ukrainiennes pour la ville d’Avdiivka apparaît aujourd’hui remarquable pour au moins deux raisons.
La première est que la perte de ce village est pour l’Ukraine la dernière d’une série de revers militaires très médiatisés ; la seconde est qu’il semble que pour la première fois dans la guerre, la Russie ait, au moins pour le moment, acquis une certaine supériorité aérienne locale.
Qu’est-ce que la supériorité aérienne ?
Dans les pays occidentaux, la guerre moderne s’est longtemps organisée en fonction de trois domaines clés : la terre, la mer et l’air. Aujourd’hui s’y ajoute le cyberespace.
Des domaines certes distincts, mais aussi profondément interconnectés. C’est l’idée qui sous-tend le concept d’opérations militaires et de guerre interarmées : les combats seront gagnés par ceux qui maîtriseront le mieux tous ces domaines, ou du moins le plus grand nombre…
La supériorité aérienne est, pour faire simple, le contrôle du ciel. Cela suppose d’être en capacité de faire face aux menaces aériennes quelles qu’elles soient, avions, engins de combat sans pilote (UCAV), défenses aériennes mobiles et fixes. Kiev a besoin de soutien dans ce domaine et cherche à l’obtenir de ses alliés occidentaux depuis le début de la guerre.
Selon les chefs d’état-major interarmées des Etats-Unis : « Le degré de contrôle [aérien] peut aller du manque total à un équilibre neutre, où aucun des adversaires ne peut revendiquer une quelconque supériorité, en passant par une domination locale dans une zone spécifique, jusqu’à une suprématie sur l’ensemble de la zone opérationnelle. Et cela peut varier au fil du temps. »
La domination de l’espace aérien est un atout fondamental des guerres modernes, elle peut être décisive pour ceux qui possèdent la capacité de la disputer et de la conquérir.
La supériorité aérienne est-elle importante en Ukraine ?
On peut s’attendre à ce que la réponse soit un « oui » catégorique. Les choses sont en réalité plus nuancées. La supériorité aérienne offre évidemment un certain nombre d’avantages militaires significatifs à qui la possède mais elle coûte très cher, tant pour l’établir que pour la conserver, et dépend largement du contexte et des objectifs du conflit.
Si l’adversaire est aisément dominé parce qu’il ne dispose pas de forces ou de défenses aériennes, la situation est bien sûr positive pour le vainqueur mais pas forcément déterminante en ce qui concerne l’issue du conflit.
Prenons l’exemple des Etats-Unis et des alliés de la coalition dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Ils avaient une nette supériorité aérienne sur leurs adversaires et pourtant cela n’a pas suffi, à cause de la nature même des opérations. Ils avaient en effet affaire à des réseaux terroristes et des insurrections extrémistes violentes, agissant très différemment des forces conventionnelles, selon des tactiques de descentes rapides menées par de petites cellules paramilitaires ou terroristes, en particulier en milieu urbain ou autres terrains très ciblés. Les frappes aériennes se révèlent dès lors inappropriées, surtout si l’on veut éviter les dommages collatéraux et les pertes civiles.
A l’opposé, la Seconde Guerre mondiale était avant tout une guerre conventionnelle entre de grandes armées, avec pléthore de cibles aériennes sur les champs de bataille, des dépôts de stockage et de ravitaillement aux unités mécanisées – une configuration proche, d’une certaine manière, de la disposition des forces russes qui occupent l’Ukraine aujourd’hui. Les cibles militaro-industrielles situées loin derrière les lignes ennemies offraient également des objectifs de nature stratégique.
La possibilité, pour les alliés, d’atteindre des cibles militaires ennemies depuis le ciel – tout en fournissant une couverture aérienne à la progression des forces terrestres et navales – a été un facteur déterminant dans l’issue du conflit. Cela a rendu les campagnes militaires terrestres et maritimes moins coûteuses, plus efficaces, sans doute décisives.
Il semble en être de même pour la guerre en Ukraine, où les unités traditionnelles de l’armée et l’infrastructure connexe sont présentes sur l’ensemble du théâtre d’opération. Obtenir la supériorité aérienne pourrait se révéler crucial pour l’un et l’autre camp, dans la réalisation de ses objectifs politiques et militaires à long terme.
Les alliés, en fournissant à l’Ukraine des Patriot et des systèmes de défense similaires, ont déjà considérablement ralenti la campagne russe – Moscou comptait apparemment s’emparer de Kiev en trois jours : ils se sont transformés en trois ans, qui lui ont déjà coûté très cher. Et contre les forces russes, les Ukrainiens ont des drones, les leurs et d’autres, notamment ceux que fabrique la société de défense turque Baykar.
La puissance aérienne ukrainienne, même en l’état actuel, a joué un rôle important pour freiner l’agressivité russe. Cependant, après le sursaut militaire qui a suivi la réélection de Poutine et les récents revers subis par Kiev sur le terrain, la nécessité pour l’Ukraine de renforcer sa puissance aérienne et son armement se fait sentir. Elle a besoin de matériel de base, comme des obus d’artillerie, mais aussi de missiles offensifs à plus longue portée et d’avions de combat. Doit-on les lui fournir, en quelle quantité, telles sont les questions qui suscitent beaucoup de débats. A ce jour, le Danemark, les Pays-Bas, la Norvège et la Belgique – des pays de l’OTAN qui ont collaboré avec les Etats-Unis pour fabriquer conjointement des F-16 – se sont engagés à livrer des avions à l’Ukraine. D’autres alliés de l’OTAN assurent la formation des pilotes et des équipes au sol ukrainiens.
Quels sont les scénarios possibles ?
Malgré les prévisions initiales selon lesquelles la Russie dominerait la bataille aérienne, ni Moscou ni Kiev ne s’impose incontestablement dans un ciel décrit comme « contesté ». L’Ukraine avait un handicap au départ : moyens plus réduits, moins performants. Les systèmes de missiles surface-aire (SAM) de l’ère soviétique et de l’OTAN et les systèmes de défense aérienne portables (MANPADS) qu’on lui a envoyés lui ont permis de garder le contrôle de son espace aérien. La livraison d’une soixantaine de F-16 Fighting Falcon (alias Viper), qui pourrait débuter dès cet été, aura-t-elle un effet sur la bataille aérienne et, potentiellement, sur le cours de la guerre ?
Scénario peu probable : les F-16 ne feront pas la différence
Il est possible que le transfert des F-16 de l’OTAN ne fasse pas de différence majeure dans la bataille aérienne au-dessus de l’Ukraine et, en fin de compte, dans la guerre. Malgré un entraînement intensif dans les pays de l’OTAN, les pilotes ukrainiens sont relativement peu familiarisés avec ces avions. Ils n’ont pas assez d’heures de vol ni assez d’expérience au combat, et cela pourrait leur coûter cher.
Les avions de combat russe comme le Su-27 de quatrième génération, Su-30 et MiG-29, peuvent rivaliser avec le F-16 de l’OTAN. Les avions Su-34, Su-35 et Su-57, sont généralement considérés comme lui étant supérieurs. Moscou dispose également de systèmes de défense aérienne au sol très performants. Les pertes d’avions F-16 pourraient être importantes.
Les F-16 ukrainiens pourraient aussi ne même pas pouvoir décoller. Les aérodromes ukrainiens seront des cibles de choix pour les frappes russes de missiles balistiques et de croisière, de bombes et de drones.
Compte tenu de ces défis, les analystes et les décideurs politiques pourraient orienter l’aide militaire vers d’autres systèmes d’armes avancés (ATACMS et UCAVs), vers de l’artillerie et des missiles de défense aérienne, en lieu et place de F-16.
Scénario plus probable : les F-16 feront la différence
L’arrivée des F-16 de l’OTAN peut apporter une nouvelle dimension politique et militaire à la guerre. Le ciel au-dessus de l’Ukraine serait de plus en plus disputé, mettant à rude épreuve les ressources militaires russes et compliquant la stratégie opérationnelle de Moscou. Les avions de combat augmenteraient considérablement les capacités aériennes offensives et défensives potentielles de Kiev, créant un nouveau vecteur de menace contre la Russie à un moment critique du conflit.
L’arrivée attendue de ces avions en provenance de l’Occident cette année devrait également remonter le moral non seulement des forces armées ukrainiennes, mais aussi de la population qui lutte pour son existence.
Bien qu’il ne s’agisse pas d’un avion militaire de pointe, la polyvalence du F-16 en fait le « couteau suisse » des jets modernes. Utilisés à bon escient, ils pourraient constituer un multiplicateur de force pour Kiev.
S’il est peu probable qu’ils suffisent pour donner à l’Ukraine une supériorité aérienne ou qu’ils jouent un rôle décisif dans l’issue de la guerre, ces avions augmenteront la polyvalence, la puissance de feu et la réactivité des forces ukrainiennes à un moment déterminant du conflit, ce qui pourrait contribuer à contrecarrer, voire faire échouer, les objectifs politico-militaires de la Russie en Ukraine.
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3 réponses
Oui mais pour gagner une guerre il faut être présent sur le terrain, la supériorité aérienne ne suffit pas. Et le gros problème des Ukrainiens est à présent, dirait on, leur manque de soldats.
Un point inconnu, c’est « quel est le niveau des électroniques embarquées » :
–> contremesures électronique (à l’origine, le F16 n’en n’avait aucune, pas même un détecteur d’alerte, quand tous les M2000 sont équipés)
–> radars multicibles,
–> détecteurs opto-électroniques,
–> liaisons radio « discrètes », etc
LeF16 est une excellente plate-forme, un avion très manœuvrant. Mais ce serait bien qu’il « resserve » plusieurs fois… Or, ce sont toutes ces fonctions, invisibles pour ceux qui limitent leur analyse à « à quelle vitesse il va ? » (s’il en reste encore), qui font la différence entre l’avion qui rentre à sa base, intact, et celui qui va finir dans les statistiques d’Oryx.
Et il leur faut les M2000 aussi. Avec des munitions en nombre suffisant.
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3 réponses
Oui mais pour gagner une guerre il faut être présent sur le terrain, la supériorité aérienne ne suffit pas. Et le gros problème des Ukrainiens est à présent, dirait on, leur manque de soldats.
C e n’est pas quelques F16 qui vont faire la différence, mais le fait que l’Europe se mobilise pour sauver sont futur.
Un point inconnu, c’est « quel est le niveau des électroniques embarquées » :
–> contremesures électronique (à l’origine, le F16 n’en n’avait aucune, pas même un détecteur d’alerte, quand tous les M2000 sont équipés)
–> radars multicibles,
–> détecteurs opto-électroniques,
–> liaisons radio « discrètes », etc
LeF16 est une excellente plate-forme, un avion très manœuvrant. Mais ce serait bien qu’il « resserve » plusieurs fois… Or, ce sont toutes ces fonctions, invisibles pour ceux qui limitent leur analyse à « à quelle vitesse il va ? » (s’il en reste encore), qui font la différence entre l’avion qui rentre à sa base, intact, et celui qui va finir dans les statistiques d’Oryx.
Et il leur faut les M2000 aussi. Avec des munitions en nombre suffisant.