Journal d'actualité libéral
|
mardi 25 août 2026

Corruption : le secteur public en roue libre

Temps de lecture : 4 minutes

Le problème ne cesse de prendre de l’ampleur et l’on ne peut qu’être dubitatif devant la mollesse des solutions envisagées…

La corruption, plus particulièrement celle qui est liée au narcotrafic, n’épargne plus personne : dockers, livreurs, chauffeurs, avocats, notaires, mais aussi policiers, surveillants pénitentiaires, greffiers, fonctionnaires de sous-préfecture, directeurs de cabinet… À Marseille, l’ampleur du phénomène a conduit le procureur Nicolas Bessone à créer, en octobre 2025, la première cellule anticorruption spécialisée dans le narcobanditisme. Quelques mois plus tôt, une greffière du tribunal judiciaire avait été suspectée d’avoir transmis des informations à son compagnon, un trafiquant « au pedigree relativement important ». Pour M. Bessone, « plusieurs administrations, mais également des auxiliaires de justice, des opérateurs privés [peuvent] être attaqués par ces moyens financiers considérables du crime organisé ». Le trafic de stupéfiants génère en effet un chiffre d’affaires estimé à 6,8 milliards d’euros.

Le 8 juillet, Sébastien Lecornu a annoncé un projet de loi « très court, un article », censé durcir les sanctions contre les agents de l’État coupables de corruption passive en matière de narcotrafic. La France ne manque pourtant pas d’outils entre la haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), le parquet national financier (PNF) ou encore l’Agence française anticorruption (AFA). Comment en sommes-nous arrivés là ?

La stratégie d’infiltration des narcotrafiquants 

Les agents de l’État et de la justice intéressent particulièrement les narcotrafiquants parce qu’ils ont accès à des informations sensibles contenues dans des fichiers de police ou judiciaires, bancaires, fiscaux ou douaniers, mais aussi parce qu’ils peuvent faciliter le trafic du fait de leur position privilégiée. « Mon compte était trop à découvert et il y avait ce détenu qui me connaissait depuis mon arrivée, qui m’a posé des questions […]. Je lui ai dit que j’avais des soucis financiers et c’est là qu’il m’a proposé de me prêter 1 000 euros en espèces » témoigne une ancienne surveillante de la prison d’Aix-Luynes (Bouches-du-Rhône), condamnée en janvier pour y avoir introduit des stupéfiants. Même l’OFAST, l’Office anti-stupéfiants, est touché : des policiers marseillais ont déjà été mis en examen et le bureau d’une vice-procureure a été perquisitionné en novembre 2025 pour des soupçons de corruption.

Un rapport d’information de l’Assemblée nationale a présenté la corruption comme une « stratégie d’infiltration criminelle » indispensable au trafic de stupéfiants. Sur les 4 200 infractions pour corruption enregistrées par le ministère de l’Intérieur entre 2016 et 2021, 150 étaient liées à ce trafic – un chiffre très probablement sous-estimé puisque les magistrats préfèrent retenir la qualification de complicité « pour des raisons de facilité de la preuve et d’efficacité de la répression » d’après Isabelle Jegouzo, directrice de l’AFA.

La France, un pays de plus en plus corrompu

La corruption est en réalité un problème structurel qui dépasse la seule question du narcotrafic. En 2025, la Cour des comptes publiait un rapport à ce sujet qui expliquait, en substance, que le phénomène était encore mal connu en France. L’indicateur qui a fini par s’imposer comme référence est l’indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International. Dans sa dernière évaluation, l’ONG s’inquiétait de l’érosion de l’architecture anticorruption en France : relèvement des seuils de publicité des marchés publics, « démantèlement du contrôle de la légalité », redéfinition de la prise illégale d’intérêts… Le score de la France est passé de 70/100 en 2015 (23e rang mondial) à 66/100 en 2025 (27e rang) – son plus mauvais classement depuis la création de l’indice.

Les statistiques officielles font, elles aussi, apparaître une hausse des atteintes à la probité – lesquelles incluent la corruption, mais aussi d’autres infractions (détournement de fonds publics, prise illégale d’intérêts, favoritisme…). Elles ont augmenté de 50,8 % entre 2016 et 2024 d’après l’AFA et le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI).

Le laxisme règne dans la sphère publique

Toujours selon la Cour des comptes, le soupçon de corruption est nettement plus élevé au niveau du Gouvernement, du Parlement, dans la haute administration publique et dans les grandes entreprises, que dans les petites entreprises ou les associations. Les infractions constatées vont dans le même sens : dans son rapport d’activité 2025, l’AFA écrivait que « la corruption publique demeure largement majoritaire » avec 1 530 infractions en 2016-2025, contre 573 pour la corruption privée.

Un tel écart peut s’expliquer notamment par le fait qu’il n’existe pas d’équivalent, pour les administrations publiques et les collectivités territoriales, de l’article 17 de la loi Sapin 2. Cet article impose des mesures anticorruption à certains types d’entreprises : code de conduite interne, dispositif d’alerte, cartographie des risques, procédures de contrôles comptables, formation, etc. L’État exige donc des entreprises qu’elles cartographient leurs risques, forment leurs salariés et mettent en place des procédures d’alerte, mais n’impose pas, sauf exception, de dispositif équivalent à ses propres administrations…

Pour la Cour des comptes, le secteur public manque d’un « cadre contraignant » pour prévenir et détecter la corruption. Au niveau local, il existe des obligations légales, mais de nombreux organismes ne les respectent pas, qu’il s’agisse de désigner un référent déontologue, de se conformer au dispositif d’alerte interne dans les quelques établissements bien spécifiques où il est requis, ou de publier les données des marchés publics. Et lorsque des cas de corruption sont avérés, « les poursuites disciplinaires sont mal répertoriées, peu fréquentes et inégalement appliquées. »

Manque de moyens ou de volonté politique ?

Faut-il alors multiplier les structures et les dispositifs administratifs ? Dans son plan pluriannuel anticorruption pour 2025-2029, l’AFA préconise la création d’un « comité interministériel », d’un « dispositif complet de prévention » dans toutes les administrations d’État, et suggère de sensibiliser les membres du gouvernement et leurs cabinets aux risques d’atteinte à la probité (charte de conduite, formations…).

Ces moyens de prévention risquent toutefois de ne pas servir à grand-chose. La Cour des comptes le dit elle-même : la lutte contre la corruption est « peu valorisée dans les priorités ministérielles, tandis que le ministère de l’Économie et des finances concentre son action sur la fraude fiscale ». Rien d’étonnant à cela : dans un pays socialiste dans lequel l’État prélève près de la moitié de la richesse nationale, l’administration cherche à étendre toujours plus son emprise sur l’économie. Or, plus la sphère publique est importante, plus elle a tendance à distribuer nombre d’avantages (marchés publics, dérogations, subventions…), qui sont autant de terrains propices à la corruption. Plus un État est interventionniste, plus il est susceptible d’être corrompu. Dans les hautes sphères tout autant – sinon plus car les enjeux grimpent eux aussi les échelons – que dans le petit peuple de l’administration.

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Contrepoints – Le média libéral de l’IREF

L’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) est une association indépendante, sans but lucratif, financée uniquement par des dons privés.

Faites un don et soutenez un journal 100 % libre, libéral et sans subvention publique.