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dimanche 8 mars 2026

Crise du commerce : les grands groupes ne sont pas le problème

Temps de lecture : 3 minutes

De nombreuses enseignes textiles ont fermé au cours des derniers mois. Dans les centres-villes, beaucoup de locaux sont vides et les commerçants peinent à conserver leurs marges. La faute n’en revient pas aux grands groupes mais à des politiques économiques suicidaires.  

L’annonce du partenariat entre la marque française Pimkie et le géant chinois Shein, le 16 septembre dernier, a suscité un tollé. La famille Mulliez, via sa société Suramac, a annoncé vouloir intenter un procès à l’enseigne Pimkie, qu’elle a vendue en 2023. Beaucoup de reproches sont fait à la marque chinoise : fast-fashion, uniformisation, disparition des emplois, désertification des centres-villes. Mais Pimkie, au bord du gouffre financier, argue que cette alliance relève d’une véritable logique industrielle et pourrait lui permettre de sortir de l’ornière pour, de nouveau, être rentable et créer des emplois. Dans ce combat des mots, ce sont deux visions qui s’affrontent.

Pour certains, Pimkie et Shein sont les coupables tout désignés de la crise du commerce de proximité et de l’effondrement du textile français. Les fédérations professionnelles, les syndicats, la famille Mulliez et même certains distributeurs concurrents ont saisi l’occasion. Dominique Schelcher, PDG de Système U, n’a pas hésité à parler de « collaboration avec le diable », alors même que ses clients sont souvent les mêmes qui achètent chez Shein. La Fédération du commerce et de la distribution a quant à elle dénoncé une « capitulation ». Certains voudraient des mesures de rétorsion prises à l’échelle européenne. Si Shein et Pimkie, avec leur collaboration, bouleversent un système déjà fragilisé, ils ne sont pas responsables de la crise des marques textiles et des commerces de proximité, dont les racines plongent dans des politiques économiques suicidaires.

Des enseignes en souffrance

La désertification des centres-villes, les faillites en cascade de commerces et la disparition de centaines de milliers d’emplois textiles n’ont pas attendu l’explosion de Shein. Depuis trente ans, le secteur s’effondre sous le poids des délocalisations, de la concurrence mondiale et d’un environnement économique qui pénalise lourdement les acteurs français : charges sociales massives, fiscalité étouffante, loyers exorbitants, urbanisme contraint, poids de la réglementation écologique, etc. À cela s’ajoute l’évolution des modes de consommation, accélérée par le numérique, le télétravail et les changements de mobilité. Pointer du doigt Pimkie et Shein revient à masquer cette réalité : si nos centres-villes se vident, c’est d’abord parce que la France a rendu le commerce de proximité économiquement très fragile.

Raison pour laquelle Pimkie tente de se sauver en nouant ce partenariat. L’entreprise estime qu’elle pourra tirer profit de la visibilité mondiale et de la puissance logistique de l’enseigne chinoise. Et donc de continuer à employer, plutôt que de disparaître silencieusement, comme tant d’autres enseignes avant elle.

On peut bien sûr critiquer Shein, ses méthodes industrielles, ses conditions de production et son modèle hyper-consumériste. Mais réduire le problème du commerce français à un partenariat isolé est un contresens. Le vrai débat est ailleurs : comment faire en sorte que les commerces et les enseignes locales survivent dans un marché mondialisé ? Comment réformer la fiscalité, les loyers, l’urbanisme et les contraintes réglementaires et écologiques pour permettre aux commerçants d’exister sans subvention ni protectionnisme de façade ?

Faillite du textile

Car les chiffres sont implacables. Le textile français a perdu près de 400 000 emplois en trente ans : alors que l’Europe produisait 60 % de ses vêtements dans les années 1990, elle n’en fabrique plus que 3 % aujourd’hui. Le commerce de proximité n’est pas en meilleure posture. Entre 2010 et 2020, la France a vu disparaître 23 000 commerces indépendants dans ses centres-villes, selon la Banque des Territoires. Dans certaines villes moyennes, un local commercial sur quatre est vide. Chaque année, près de 6 000 boutiques ferment, victimes d’une équation insoluble entre charges sociales, fiscalité et loyers. Pendant ce temps, Shein, Temu ou Amazon captent la demande : en 2024, l’e-commerce a représenté 15 % de l’ensemble des ventes de détail en France, et Shein revendique déjà 23 millions de clients actifs dans l’Hexagone.

Ce n’est donc pas l’irruption d’un acteur chinois qui vide nos rues commerçantes, même s’il en profite, mais bien l’accumulation de contraintes internes qui rendent l’activité intenable. La Fédération du commerce et de la distribution évoque à juste titre la menace d’une « capitulation ». Mais ce n’est pas Pimkie qui capitule : c’est l’État français, qui refuse depuis des années de réformer son modèle pour donner à ses commerçants les moyens de se battre à armes égales.

Le scandale Pimkie–Shein, a au moins une vertu : il met en lumière l’hypocrisie générale. D’un côté, on déplore la disparition des boutiques de centre-ville ; de l’autre, on laisse prospérer les coûts et les règles qui les étranglent. On dénonce le dumping étranger, mais on ne touche pas aux charges qui écrasent nos entrepreneurs. On s’indigne contre Shein, mais on ferme les yeux sur trente ans de délocalisations encouragées par nos propres choix économiques.

Plutôt que de transformer Pimkie en bouc émissaire, il serait temps de s’attaquer au cœur du problème : la France ne sait plus protéger ses commerces autrement qu’en désignant des coupables extérieurs. Tant que rien ne changera sur le fond, la prochaine enseigne à s’allier avec un géant étranger sera vouée au même procès médiatique. Et nos centres-villes, eux, continueront de se vider.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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2 réponses

  1. Mulliez et Système U qui s’indignent ? Il y a de quoi rire. Les vieux crocodiles se font simplement dévorer par les jeunes loups. Si l’industrie et la distribution textiles françaises veulent survivre face aux Chinois, il faut se tourner vers la qualité et le service à la personne. On ne peut pas concurrencer les Chinois sur la quantité et le bon marché. Par contre, l’achat de textile par internet laisse des déconvenues de coupe, de tissus et une pauvreté stylistique. L’occasion pour les « Français » de proposer à une clientèle de centre-ville des produits de meilleure qualité, de plus grand style, et que les clients peuvent toucher et voir avant d’acheter. Il faut inventer de nouveaux modèles économiques. Ou alors il faudra verser dans le bon vieux protectionnisme, ah ah !

  2. Tant que les français n’ont pas de quoi monter les échelons ils verront à la dépense. Ne pas réinvestir dans l’économie française quand c’est celle ci qui t’a fait prospérer et se plaindre de l’étranger qui pratique un prix qui permet a la France de s’habiller c’est quand même ubuesque. Le paradigme capitalo-socialo-communiste doit se transformer, pour faire de la qualité le leitmotiv international.

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