La récente réédition du Dictionnaire amoureux de Stendhal (Paris, Plon, 2023) de l’Académicien Dominique Fernandez est l’occasion pour le lecteur libéral de découvrir ou redécouvrir un aspect souvent méconnu de l’un de nos plus grands écrivains : sa vigoureuse défense et quête de la liberté individuelle. Stendhal aurait même, selon Dominique Fernandez, « inventé l’homme libre, le type et l’idéal de l’homme libre, que le XVIIIe siècle n’avait fait qu’entrevoir » (p. 365). Une liberté conquise par lui au terme d’une succession d’affranchissements : vis-à-vis de sa ville natale (Grenoble), de son milieu, de sa famille, mais aussi pour ainsi dire vis-à-vis de lui-même, en s’obligeant à juger personnellement de tout, et en veillant à ce que son système d’idées ne fasse pas naître en lui des habitudes de pensée trop automatiques (p. 366).
Sur le plan doctrinal, la défense de la liberté à laquelle Stendhal se livre est complète. Elle est d’abord politique bien sûr, l’auteur du Rouge et le Noir abhorrant la monarchie réactionnaire de Charles X – il ne sera guère plus tendre pour la Monarchie de Juillet (p. 540). Plutôt favorable à la démocratie américaine – « la seule véritable république qui marche bien au XIXe siècle », a-t-il écrit -, Stendhal comprend d’ailleurs qu’un régime politique libre conditionne de manière nécessaire mais non suffisante l’accession au bonheur, qui ne peut résulter que d’efforts individuels. « Un gouvernement libre, écrit-il dans De l’Amour (1822), est un gouvernement qui ne fait point de mal aux citoyens, mais qui au contraire leur donne la sûreté et la tranquillité. Mais il y a encore loin de là au bonheur, il faut que l’homme se fasse lui-même » (souligné par nous). Sur le plan économique aussi, Stendhal fut un fervent partisan du libéralisme, lisant avec enthousiasme Smith, Condillac, Destutt de Tracy et Jean-Baptiste Say qu’il qualifie de « lumineux » (Alain Laurent et Vincent Valentin, Les penseurs libéraux, Les Belles Lettres, 2012, p. 810-811).
On regrettera toutefois son opposition sans doute trop simpliste – et qui l’amène d’ailleurs à contredire son amour inconditionnel de la liberté ! – entre ce qu’il appellera une « figure à argent » (banquiers, hommes d’affaires, etc. ) et un « homme à imagination ». Stendhal va même jusqu’à écrire dans les Promenades dans Rome : « Suivant moi, la liberté détruit en moins de cent ans le sentiment des arts » (cité p. 57). Stendhal constate l’efficacité de la démocratie américaine, mais il redoute de voir ainsi s’émousser la sensibilité à l’art et décliner la part imaginative de l’esprit humain. Nous savons aujourd’hui que c’est l’absence de liberté qui a plutôt tendance à tarir la source de l’inspiration créatrice, ainsi qu’en témoigne (sous une forme extrême, certes) le pompiérisme au XXe siècle – art fasciste mussolinien, « réalisme socialiste » en Union soviétique, etc. Du reste, l’existence d’un paradoxe, et même d’un préjugé comme celui-ci témoigne peut-être d’une tension au cœur de l’œuvre de Stendhal entre défense d’une liberté pleinement émancipatrice et refus de s’enfermer dans le confort d’un système idéologique quel qu’il fût, qui tend à dispenser l’individu de la nécessaire tâche de penser par lui-même.
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