Depuis plusieurs semaines, la courbe des taux américaine se redresse. De nombreux commentateurs – notamment les spécialistes français – y voient un « bear steepening », signe selon eux d’anticipations inflationnistes qui confirmeraient le scénario d’un atterrissage conjoncturel modéré et momentané, défendu par les économistes de la Fed. Mais les marchés racontent en réalité une toute autre histoire.
En réalité, c’est ce qu’on appelle en anglais un “bull steepening” : un état où les taux courts chutent bien plus vite que les taux longs. Cette configuration est typique des phases où l’économie est en fait déjà en récession. Elle traduit l’anticipation de baisses massives de taux directeurs imposées aux banques centrales par le ralentissement. Autrement dit, le marché obligataire ne s’inquiète pas de l’inflation : il constate déjà l’installation d’une dégradation accentuée de l’activité.
La Beveridge curve : un outil oublié mais révélateur
La “courbe de Beveridge” (beaucoup moins connue que sa cousine la “courbe de Phillips”) met en relation le taux de chômage et le nombre de postes vacants.
– En période d’expansion, les entreprises publient de nombreuses offres d’emploi : chômage bas, offres élevées.
– Quand la croissance ralentit, les offres diminuent et la courbe s’aplatit.
– Si le ralentissement s’installe, on passe aux destructions nettes d’emplois : le chômage remonte.
C’est précisément ce que montrent les révisions récentes du Bureau of Labor Statistics : l’économie américaine a perdu des emplois en juin et juillet 2025. La Fed elle-même, par la voix de l’un de ses présidents, Christopher Waller, admet désormais que le marché du travail n’est plus simplement en ralentissement mais est passé en phase de contraction.
La déflation des revenus : le moteur caché
Au-delà des courbes, c’est la déflation des revenus réels qui alimente fondamentalement la crise :
– Les chaînes de discount (Dollar Tree, Dollar General, Walmart) attirent désormais massivement des ménages de classe moyenne, incapables de suivre la hausse du coût de la vie.
– La consommation de services fléchit, pendant que les achats d’automobiles traduisent une panique d’anticipation plutôt qu’une confiance retrouvée.
– Au Canada, le revenu disponible n’a progressé que de +1,3 % au deuxième trimestre 2025, son plus faible rythme depuis deux ans, alors que le PIB reculait de -1,6 %.
Ces données montrent que les ménages réduisent leurs dépenses non par prudence mais par incapacité. C’est un mécanisme de déflation : stagnation ou baisse des salaires, crainte du chômage, contraction de la demande.
L’immobilier comme thermomètre social
Contrairement à 2007, il n’y a pas de bulle spéculative éclatée. Si le marché immobilier s’essouffle aujourd’hui, c’est parce que les ménages ne peuvent plus financer leurs achats.
– Les baisses de taux hypothécaires n’ont qu’un effet marginal.
– La demande est bloquée par l’insolvabilité croissante et l’incertitude professionnelle.
L’immobilier n’est plus un foyer de spéculation, mais le révélateur social de la fragilisation des revenus.
Trois dynamiques convergentes
En résumé :
– Le bull steepening signale une récession déjà engagée.
– La Beveridge curve montre que le chômage net augmente.
– La déflation des revenus, visible dans la consommation et l’immobilier, confirme le diagnostic.
Ces trois dynamiques se renforcent mutuellement. Elles indiquent que la question n’est plus de savoir si les banques centrales vont baisser leurs taux, mais jusqu’où elles devront descendre et combien de temps elles y resteront. Réponse : beaucoup plus bas que la plupart desdits experts officiels l’anticipent; et pour beaucoup plus longtemps qu’ils le croient.
A posteriori, la décennie des années 2020 apparaîtra non pas comme un retour aux années (soit-disant bénies) de croissance inflationniste (comme on nous l’a laissé espérer dans l’immédiat après-pandémie); mais comme une copie de la décennie précédente ( les “taux zéro” des années 2010). En réalité les américains ne sont pas beaucoup mieux lotis que leurs amis européens (si l’on peut encore utiliser cette expression). C’est une confirmation de l’affaissement économique global de l’Occident dans un état de dépression silencieuse dont on n’ose pas encore dire le nom – avec toutes ses conséquences sociales et politiques.
Note explicative:
Qu’appelle-t-on la courbe des taux ?
La courbe des taux (ou « courbe des rendements ») représente les taux d’intérêt de l’État selon la durée de l’emprunt (3 mois, 2 ans, 10 ans, 30 ans…). En situation normale, la courbe est croissante : les investisseurs demandent un rendement plus élevé pour prêter plus longtemps.
Sa forme varie selon la conjoncture :
Une courbe aplatie ou inversée (taux courts > taux longs) annonce souvent une récession.
Une courbe qui se redresse (steepening) doit être interprétée selon sa cause : inflation ou récession.
La courbe des taux est donc une sorte de sismographe financier : sa pente donne une information immédiate sur les anticipations des marchés quant à l’inflation, à la croissance et aux futures décisions des banques centrales.
Bull Steepening vs Bear Steepening
Bull steepening : la pente se creuse parce que les taux courts chutent plus vite que les taux longs. C’est un signal récessionniste (redressement à l’envers).
Bear steepening : la pente se creuse parce que les taux longs montent plus vite que les taux courts. C’est un signal inflationniste (redressement inflationniste).
Le bull steepening est donc la signature obligataire d’une récession déjà installée.
Le graphique ci-dessous illustre la différence entre un état de “bull steepening” (en bleu) et un état de “bear steepening” (en rouge), par rapport à une courbe initiale (en gris pointillé).
Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
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5 réponses
Un » bear steepening, « …
que veut dire cet anglicisme de mes deux ?
n’était-il pas possible de nous l’indiquer en français ;
moi je ne suis pas allé plus loin dans ma lecture
Quels types d’emplois ont ils été perdu ? C’est là tout le truc je pense… depuis 10-20 ans, il y a tout type d’emplois qui se sont « créés » artificiellement… Peut être que ce sont ces mêmes emplois. Si c’est le cas, il faut revoir les modèles, car un DEI RH ou DEI Office manager ou autre joyeuseté, on s’en moque…
Auriez vous une info à ce propos ?
Merci Henri Lepage pour ses analyses argumentées. Avec ma déformation professionnelle de démographe j’ajoute que la diminution du nombre de migrants et le retour d’une partie de ceux aux travail joue sûrement un rôle dépressif.
Et que donne la même analyse pour la France ?
Merci à Henri Lepage pour cette vue originale. Mon analyse démographique (déformation professionnelle) me fait penser que la chute de l’immigration, aggravée par les retours forcés que la presse décrit, pousse mécaniquement à la récession. La répercussion de l’augmentation des droits de douane sur les prix va accentuer le phénomène.
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5 réponses
Un » bear steepening, « …
que veut dire cet anglicisme de mes deux ?
n’était-il pas possible de nous l’indiquer en français ;
moi je ne suis pas allé plus loin dans ma lecture
C’est expliqué à la fin d el’article.
Quels types d’emplois ont ils été perdu ? C’est là tout le truc je pense… depuis 10-20 ans, il y a tout type d’emplois qui se sont « créés » artificiellement… Peut être que ce sont ces mêmes emplois. Si c’est le cas, il faut revoir les modèles, car un DEI RH ou DEI Office manager ou autre joyeuseté, on s’en moque…
Auriez vous une info à ce propos ?
Merci Henri Lepage pour ses analyses argumentées. Avec ma déformation professionnelle de démographe j’ajoute que la diminution du nombre de migrants et le retour d’une partie de ceux aux travail joue sûrement un rôle dépressif.
Et que donne la même analyse pour la France ?
Merci à Henri Lepage pour cette vue originale. Mon analyse démographique (déformation professionnelle) me fait penser que la chute de l’immigration, aggravée par les retours forcés que la presse décrit, pousse mécaniquement à la récession. La répercussion de l’augmentation des droits de douane sur les prix va accentuer le phénomène.