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dimanche 18 octobre 2026

ESG : quand la finance devient un instrument de planification

Temps de lecture : 4 minutes

La finance est-elle devenue le nouvel instrument de la planification économique ? C’est la thèse que nous développons dans un article publié à l’automne 2026 dans The Independent Review. En orientant les capitaux au nom de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), la finance ESG substitue les préférences de quelques décideurs aux choix décentralisés des consommateurs et des entrepreneurs. Une prétention qui se heurte à une difficulté fondamentale : nul ne détient le savoir nécessaire pour piloter l’économie.

La finance ESG entend faire de l’investissement un instrument de transformation de la société. Au-delà de la rentabilité financière, les investisseurs sont invités à privilégier les entreprises jugées vertueuses et à pénaliser celles qui le seraient moins. L’intention peut sembler louable, mais qui définit la vertu, et au nom de quelle légitimité ? Les critères ESG ne mesurent pas une réalité aussi clairement définie que la solvabilité d’une entreprise : ils reposent sur des jugements de valeur dont la subjectivité se reflète dans les divergences entre agences de notation, faute de consensus sur ce que signifie « faire le bien ». Faut-il privilégier la réduction des émissions, l’emploi ou l’accès à une énergie abordable ? Ces objectifs peuvent entrer en conflit, et confier à des régulateurs ou à de grands investisseurs le soin de les hiérarchiser revient à leur attribuer un pouvoir considérable sur l’allocation des ressources.

Le problème de la connaissance

C’est ici qu’intervient le problème de la connaissance, formulé par Friedrich Hayek. Dans une économie de marché, les prix coordonnent des millions de décisions individuelles à partir d’informations dispersées, tacites et impossibles à centraliser. Les profits et les pertes indiquent si les ressources répondent aux besoins que les consommateurs jugent les plus urgents. En orientant les capitaux selon des priorités ESG prédéfinies, les investisseurs altèrent ce mécanisme : le coût du capital reflète alors les préférences des prescripteurs plutôt que celles des consommateurs.

Or les ressources que l’on prétend allouer au nom des critères ESG sont rares et ont des usages concurrents. Subventionner les véhicules électriques et inciter les investisseurs à leur allouer des capitaux, c’est diriger vers cette production du cuivre, du nickel ou de l’aluminium, qui ont bien d’autres usages possibles, susceptibles de répondre à des besoins plus urgents. Ces véhicules ne sont pas indésirables, mais leur intérêt devrait être évalué au regard de leur coût d’opportunité. La même prudence s’impose face aux politiques climatiques : si la combustion d’hydrocarbures engendre des coûts environnementaux, elle produit aussi l’acier, le ciment, le plastique et les engrais indispensables à huit milliards d’habitants. Prétendre arbitrer parfaitement entre ces effets suppose une omniscience que nul organe centralisateur ne peut posséder.

Orienter les capitaux selon des critères ESG prive certaines entreprises de financements viables tout en favorisant des projets insuffisamment rentables. Le refus de plusieurs banques de financer de nouveaux projets pétroliers et gaziers illustre cette logique. À l’inverse, les subventions publiques et l’engouement pour la transition énergétique ont encouragé des investissements dans des entreprises dont les perspectives se sont révélées fragiles  (cf. les entreprises  Nikola, Northvolt, Ørsted). En prétendant orienter le capital vers le bien commun, la finance ESG risque ainsi de dilapider les ressources nécessaires à sa réalisation.

L’Europe, laboratoire de la planification financière « verte »

Depuis la présentation du Pacte vert en décembre 2019, l’Union européenne a multiplié les instruments destinés à réorienter l’économie : taxonomie verte, directives CSRD et CSDDD, règlement SFDR. Ce cadre ne se contente pas d’informer les investisseurs, il contribue à déterminer les activités à financer et celles à décourager. Le Pacte vert fixe le cadre réglementaire et politique, les critères ESG fournissent les indicateurs d’évaluation.

Fait révélateur : ce dispositif a commencé à reculer. La directive dite « Omnibus I », publiée au Journal officiel le 26 février 2026, réduit sensiblement le champ de la CSRD et de la CSDDD, reporte à 2029 la mise en conformité au devoir de vigilance et fait sortir du périmètre des entreprises qui y étaient déjà entrées. Lorsqu’un cadre doit être allégé deux ans après son déploiement, c’est que son coût avait été mal évalué.

Présenté comme un moteur de croissance, le Pacte vert révèle un paradoxe : à vouloir orienter l’économie par la réglementation, l’Union affaiblit les fondements de sa compétitivité. La réorientation forcée des investissements vers les renouvelables s’est accompagnée d’une hausse massive des coûts énergétiques, pénalisant toute l’industrie. L’Allemagne l’illustre : longtemps moteur industriel du continent, elle subit le recul de sa production manufacturière, des faillites croissantes et des délocalisations. Dans le même temps, l’automobile européenne est fragilisée par l’abandon programmé des moteurs thermiques, au mépris du choix des consommateurs. La limite est toujours la même : aucun décideur ne dispose des connaissances nécessaires pour arbitrer entre des ressources rares, des technologies concurrentes et des préférences multiples. En négligeant les signaux du marché, la politique environnementale européenne risque des effets contraires aux objectifs poursuivis, économiques comme environnementaux.

Il ne s’agit pas d’exonérer les entreprises de leurs responsabilités, mais de distinguer la liberté de choix des investisseurs de la volonté d’imposer une hiérarchie unique des priorités. Le marché n’est pas infaillible ; sa force est de confronter des préférences diverses et de révéler les arbitrages. La finance doit contribuer à ce processus, non s’y substituer. Car lorsqu’une poignée d’acteurs décide des objectifs à poursuivre, elle ne garantit pas une économie plus responsable, mais une économie moins attentive aux besoins réels des individus.

 


Mathieu Gomes est maître de conférences HDR à l’IAE Clermont Auvergne – School of Management et chercheur au laboratoire CleRMa (Clermont Recherche Management), à l’Université Clermont Auvergne

Paul H. Tice est l’auteur de The Race to Zero: How ESG Investing Will Crater the Global Financial System (Encounter Books, 2024), qui est le livre de référence de la critique américaine de l’ESG. Il est Senior Fellow et membre du conseil d’orientation du National Center for Energy Analytics depuis mars 2024, et adjunct professor de finance à la NYU Stern School of Business, où il enseigne depuis 2017 les marchés de l’énergie et le financement de projets.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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