La fureur de la guerre qui s’étend au Moyen-Orient couvre ce qu’il faut bien appeler la guerre à bas bruit qui s’accélère en Europe contre la liberté d’expression, du Royaume-Uni à la France en passant par la Belgique. Elle est désormais institutionnalisée au niveau de l’Union européenne au nom du nécessaire contrôle des plateformes numériques. Cette évolution s’abrite souvent derrière le paravent de la lutte contre « le discours de haine » (hate speech).
Répression de toute protestation contre l’immigration de masse au Royaume-Uni ;  condamnation d’un média belge pour la publication sans distance critique du discours de J.D. Vance à Munich en 2025 (plaidant pour la liberté d’expression !) ; appel d’une cinquantaine de juristes pour une sanction sévère de l’ARCOM contre Cnews dans son traitement du drame de Crépol ; sorties répétées d’Emmanuel Macron en faveur du contrôle des réseaux sociaux, jusqu’à mettre directement en cause la liberté d’expression qui serait « pure bullshit » (en anglais dans le texte) car glissant, algorithmes obligent, « de discours de haine en discours de haine » ; menace relayée par son ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot annonçant une « mise au pas » des réseaux sociaux. Enfin volonté au niveau de l’ensemble de l’Union européenne de contrôler non seulement le fonctionnement mais le contenu même des plateformes numériques par le « code de conduite sur la lutte contre les discours de haine illégaux en ligne » intégré dans le Digital Services Act depuis janvier 2025.
« Théorie critique » et campus américains
D’où vient cette volonté tenace et ces projets récurrents et transnationaux de contrôle, voire de censure, du débat public, où la lutte contre les « discours de haine » est de plus en plus invoquée ?
Il serait temps de s’aviser que, loin de se trouver dans une inspiration humaniste et libérale, la signature idéologique de cette expression (hate speech) est claire : c’est celle de l’extrême gauche américaine à travers « la théorie critique » qui s’est emparée des sciences sociales et des universités (par le biais des campus speech codes) à partir des années 1980/90. Selon ce nouveau paradigme, le ressenti de la victime est le critère décisif : considering the victim’s story comme l’écrivait l’une des grandes figures du mouvement, Mari Matsuda, en sous-titre de son livre-programme, Public Response to Racist Speech (1989). Ce ressenti l’emporte sur l’intention et la formulation même de la parole incriminée : toute parole jugée blessante est aussi grave qu’un acte d’agression comme l’affirmaient dans un ouvrage collectif au titre parlant (Words That Wound, « les mots qui blessent », 1993) quatre grands noms de la théorie critique (Delgado, Crenshaw, Lawrence et Matsuda encore). Au cours des dernières décennies, avec l’essor du mouvement woke dont ces noms sont autant de figures tutélaires, le processus s’est étendu à la sphère judiciaire et à tout le débat public : ce qui était un délit circonscrit à des critères sinon matériels du moins objectivables, comme la diffamation, l’insulte ou l’incitation à la violence contre des groupes identifiables (ethniques, religieux puis sexuels), est devenu une caractérisation discursive générale, sans limite de sujet, de contexte, de formulation, ni même d’intention.
Boîte de Pandore
Cette extension du domaine de l’interdit pose un problème majeur : s’il est en effet possible de qualifier un acte et même une intention par un faisceau d’indices matériels, comment mesurer un sentiment (« haine » d’un côté, « offense » de l’autre) ? Voilà qui ouvre la voie à toutes les interprétations et donc à tous les abus de droit, voire à toutes les violences, comme on l’a vu avec les excès de la cancel culture américaine ou les violences des « antifas » dans les universités et les rues françaises.
Une jurisprudence libérale en péril
Face à ces dérives, et malgré le pas précoce franchi par la loi Pleven de 1972 avec l’introduction de « l’incitation à la haine » (mais encore soumise à des critères précis), la tradition libérale française issue de la loi de 1881 sur la presse est restée longtemps dominante dans la jurisprudence. Le Conseil constitutionnel lui-même a vidé en 2020 la loi Avia de sa substance, notamment sur ces « discours de haine » au contenu si vague, donc liberticide. Mais combien de temps cette résistance tiendra-t-elle compte tenu de la tendance à l’élargissement des concepts allégués et à la juridisation croissante des rapports sociaux ?
Il est donc grand temps que, confronté à ces tentations multiples et à ces tentatives bien réelles, le camp libéral rappelle la tradition philosophique et juridique de nos démocraties, établissant les principes sûrs sur lesquels se fondent tant la liberté d’expression que les limites précises qui peuvent légitiment la restreindre.
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4 réponses
Pas de dictateur avec la liberté d’expression : il faut bien préparer 2027, le temps presse. Mélenchon comme Macron ont un objectif commun : brider la liberté d’expression
Toute atteinte à la liberté d’autrui est déjà un discours de haine.
Pas de panique ! Il reste encore possible de tenir des discours de haine, il suffit de bien choisir sa cible. Qualifiez vos futures têtes d’Ottoman de fachos ou de nazis, toutes les injures, tous les mensonges, tous les appels au meurtres trouveront grâce, si pas toujours aux yeux de la Justice, du moins aux yeux des médias.
Bien d’accord avec votre analyse, la dictature européenne de la bonne pensée est en marche. Plus d’un, parfaitement lucides, l’avait décelé dès la promulgation des lois Gayssot et Pleven. Son côté douceâtre (par exemple on censure certains vocables comme nain, sourd, muet, aveugle, handicapé, caissière, femme de ménage, nègre, chômeur….) puis on serre la vis par la pénalisation de l’usage du même vocabulaire décrété haineux… Et pire, la critique du fonctionnement de l’UE devient également répréhensible… On en arrive à la mise en place d’une police politique qui décrèterait ce propos hors le loi.