La multiplication des atteintes à la liberté d’expression en Europe et en France même doit conduire à prendre quelque distance avec les clichés sur « le danger des algorithmes » des plateformes numériques et le nécessaire « pluralisme interne » des chaînes numériques. Comme pour la lutte contre le hate speech, il s’agit là de faux semblants qui vont à l’encontre du « principe libéral fondamental » sur lequel est fondée, philosophiquement mais aussi juridiquement, notre démocratie.
C’est ainsi que l’activisme de l’ARCOM (Autorité de régulation de communication audiovisuelle et numérique) en matière de contrôle des médias, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a rien d’équitable (dix fois plus d’interventions contre le privé que contre le public et aucune sanction financière contre ce dernier) est d’autant plus inquiétant qu’il s’agit d’une autorité administrative et non judiciaire, laquelle est pourtant constitutionnellement garante des libertés individuelles. Il est vrai que l’ARCOM y est poussée par un autre activisme, celui du Conseil d’État qui dans un arrêt récent a redéfini la notion de « pluralisme interne », appliqué jusque-là de façon restrictive aux seuls invités politiques : c’est désormais l’équilibre éditorial d’ensemble qui y est soumis.
Le faux semblant du « pluralisme interne »
Si un libéral ne peut qu’être sensible à l’impératif de pluralisme, cette notion de « pluralisme interne » n’a pas de sens dans le paysage audiovisuel français actuel. Il ne se justifie en effet qu’en situation de monopole ou d’oligopole. Or pas moins de 30 chaînes sont aujourd’hui présentes sur la TNT, appartenant à des groupes politiquement très divers, voire opposés : un simple coup d’œil sur BFMTV, LCI et Cnews suffit à s’en convaincre. En revanche, l’obligation de neutralité est bel et bien applicable à l’audiovisuel public : il s’agit là d’une règle générale du service public pour la bonne raison qu’il est financé par tous les contribuables et destiné à tous (principe d’universalité). Or cette différence juridique est très rarement rappelée dans le débat actuel dominé par le sophisme d’une fausse symétrie entre chaînes publiques et chaînes privées, qu’illustrent les guerres picrocholines entre Cnews et France Télévisions.
« Maudits algorithmes ! »
Quant aux fameux « algorithmes » des plateformes numériques, pont-aux-ânes de nos apprentis censeurs, il faudrait s’aviser de quelques vérités premières.
1/ Les réseaux sociaux ne se réduisent pas au biais partisan : tout utilisateur de X reçoit en masse des posts venus du camp adverse, simplement parce que lesdits algorithmes prennent aussi en compte la popularité des messages.
2/ Si les algorithmes restent largement fondés sur le biais de confirmation pour sélectionner messages et abonnements, ils ne font que traduire à l’ère digitale un fait vieux comme la presse : à savoir la ligne éditoriale assumée par chaque titre, recherchée par ses lecteurs et qui a toujours distingué un abonné au Monde d’un abonné au Figaro...
3/ Enfin les grands réseaux sociaux ont un rôle d’information irremplaçable : d’abord parce qu’ils mettent à la disposition de tous des sources peu accessibles, notamment scientifiques ; ensuite parce qu’ils concurrencent le récit des médias traditionnels qui abondent eux aussi en fake news et en biais cognitifs : combien de fausses nouvelles ont-elles ainsi été débusquées grâce aux forums numériques sur la prétendue « famine organisée » à Gaza » ? Combien d’affaires ont-elles été révélées et/ou suivies, des abus sexuels dénoncés Mee Too au scandale Epstein ? Sans les réseaux sociaux que saurait-on de l’ampleur de la répression en Iran en janvier dernier ? Et que serait devenue l’affaire du meurtre de Quentin Deranque à Lyon en février dernier ?
Le « principe libéral fondamental »
Au-delà de ces arguments factuels, nous sommes en présence d’une différence d’approche philosophique radicale : entre d’une part, ceux qui prétendent – la gauche tout entière et le macronisme, en bon héritier du saint-simonisme – assurer la lutte contre la désinformation par le contrôle et la censure ; et d’autre part, ceux (les libéraux) pour qui ce but ne peut être atteint, comme l’a démontré John Stuart Mill dans Sur la liberté, que par la libre concurrence de discours divergents dans un espace public pluriel.
Davantage, tous les libéraux s’accordent sur ce que Gerald Gaus a appelé « le Principe Libéral Fondamental »[1], énoncé en premier là encore par John Stuart Mill : « La présomption (the a priori assumption) est en faveur de la liberté »[2]. Autrement dit, la liberté n’a jamais à être justifiée : c’est à ses restrictions de l’être.
C’est très exactement dans cette logique qu’a été écrit chaque article de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, partie intégrante et éminente de notre bloc de constitutionnalité ; mais cet « esprit des lois » semble aujourd’hui un peu oublié aussi bien par le législateur que par nos juridictions.
[1] G. F. Gaus, Justificatory Liberalism: An Essay on Epistemology and Political Theory. New York: Oxford University Press, 1996, p. 162-166.
[2] J. S. Mill, Collected Works, University of Toronto Press, 1963, vol. 21, p. 262.
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7 réponses
La liberté d’expression est définie par l’article 19 de la déclaration des droits de l’homme inscrite dans la constitution française.
Il est utile de le rappeler dans chaque courrier critique que l’on écrit.
La liberté d’expression est la racine de toutes les libertés. L’idée même d’y toucher devrait faire hurler les vrai démocrates… mais en reste t il?
Bonjour ,
Il me semble que vous oubliez un paramètre important dans votre raisonnement. Le fait de dire ne signifie pas à lui seul une opinion. Aujourd’hui nous assistons de la part d’une majorité de politiques comme de journaliste à des successions de phrases mise bout à bout qui d une part sont creuses et sont télé guidées par des faiseurs d opinions. Communiquants et institut de sondage à la botte. Sous couvert de pseudo pluralisme l expression est squattée par un groupe de personne qui monopolisent les plateaux et innodent les radios et journaux de leur doctrine. Le pluralisme n existera , et les réseaux sociaux ne regleront pas cela au contraire que quand la nature des intervenants sera pluriel . Invitez des gens d en bas comme nous sommes souvent nommés , ceux qui ne sont rien donnez leur l opportunité de s exprimer et là seulement nous pourrons envisager de parler de pluralisme.
Allez encore un coup de la célèbre rafarinade de la France d en bas et la France d en haut…🤣🤣🤣🤣
 » Il est vrai que l’ARCOM y est poussée par un autre activisme, celui du Conseil d’État qui dans un arrêt récent a redéfini la notion de « pluralisme interne », appliqué jusque-là de façon restrictive aux seuls invités politiques : c’est désormais l’équilibre éditorial d’ensemble qui y est soumis. »
De la mise en place d’une censure politique généralisée sous couvert « juridique »
Rappelons ce que la CEDH affirme dans le célèbre arrêt Handyside c./Royaume-Uni :
« La liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population ». Elle est même faite précisément dans ce but.
Au fur et à mesure que les contestataires de mai 1968 ont intégré les nombreux rouages de l’administration, notamment dans les années 1980 avec l’exemple de monsieur Jospin issu du trotskysme, comme un autre aujourd’hui encore à la tête d’un parti politique ,
Au fur et à mesure que la droite supposée, dont les dirigeants d’alors ont eu, lors de leur jeunesse des accointances avec le parti communiste (de feu jacques chirac, président de la république à l’ancienne candidate à la présidencielle Valérie Pécresse) , s’est ralliée à la gauche sur de nombreux sujets économiques et sociaux pour les raisons qui leur appartiennent,
Au fur et à mesure de l’etatisation irrationnelle que montrent l’extension de la puissance publique et du rôle de l’état (qui phagocyte environ 60 %des richesses annuelles produites en France) au détriment du secteur privé dénigré, comprimé et surtaxé,
Au fur et à mesure des lois adoptées pour réduire chaque fois davantage les moyens autorisant la liberté d’expression donc cette dernière durant les deux quinquennats du règne de Mr Macron,
Le principe libéral fondamental a été largement vidé , de façon logique et inexorable, de sa substance active dans l’hexagone.
Si l’on considère simplement le niveau actuel d’éducation et de réflexion d’une grande majorité de la classe politique, il est peu probable qu’il reprenne de la vigueur, ce qui est pourtant indispensable dans une démocratie digne de ce nom.