Auteur du best-seller Développement (im)personnel, la philosophe et ancienne chasseuse de têtes Julia de Funès revient avec un nouveau livre, La Vertu dangereuse (Paris, Éditions de l’Observatoire), dans lequel elle analyse avec acuité et pertinence les différentes manifestations que peut prendre aujourd’hui, dans le monde de l’entreprise, la tyrannie de la bien-pensance. L’une des dernières trouvailles des apôtres de la prétendue moralisation de la vie professionnelle consiste à vouloir encourager, voire imposer le « bien-être » au travail. Salutaire préoccupation, pensera-t-on. D’autant, pourrait-on croire, qu’une entreprise qui vise le bien-être de ses collaborateurs est davantage susceptible de voir sa performance s’accroître. Ainsi va-t-on aujourd’hui, comme le rappelle Julia de Funès dans une interview donnée au Figaro Magazine, jusqu’à créer dans les grandes entreprises des postes de « chief happiness officer », dont la mission est d’encourager la « convivialité » sur le lieu de travail… Des programmes de mesure de la QVCT (qualités de vie et conditions de travail) sont de plus en plus souvent définis et mis en place par les directions des ressources humaines. En outre, un boîtier nommé « chief LOL officer » a même été conçu pour détecter… le nombre de rires exprimés par les collaborateurs d’une entreprise : dès lors qu’une carence en rires est identifiée, il adresse au personnel concerné des messages censés pouvoir y remédier…
Or, constate Julia de Funès, il n’y a peut-être jamais eu autant de mal-être au travail qu’aujourd’hui, ainsi qu’en témoigne la hausse du nombre d’arrêts maladie, de syndromes d’épuisement professionnel et de démissions silencieuses (que l’on préfèrera respectivement au franglais burnout et quiet quitting). Preuve donc que les politiques managériales censées favoriser le bien-être en entreprise ne fonctionnent pas. Pire encore, elles peuvent se révéler despotiques : « Toutes les tentatives qui cherchent à uniformiser et homogénéiser le bien-être, ajoute la philosophe, s’avèrent au mieux vaines, au pire tyranniques ». C’est que le bien-être échappe par nature à toute tentative de définition objective : il est bien évident que les conditions du bien-être varient selon les individus, qui n’ont pas les mêmes priorités ni les mêmes préférences dans la vie. « Le bien-être est une affaire entre soi et soi-même », poursuit-elle avec raison. Il est certes souhaitable que les collaborateurs puissent bénéficier de conditions propices à un travail satisfaisant, voire épanouissant, rappelle Julia de Funès. Mais « chercher à rendre les collaborateurs heureux » est une « vertu dangereuse ». Dangereuse car elle fonctionne en réalité comme une machine à infantiliser, à uniformiser, à stériliser la pensée. Le bien-être est chose strictement personnelle, il ne se décrète pas dans services ressources humaines des grandes entreprises.
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