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vendredi 16 janvier 2026

Karl Popper : La Société ouverte et ses ennemis

Temps de lecture : 4 minutes

De Karl Popper (1902-1994), on connaît souvent l’épistémologue, l’auteur, entre autres ouvrages, de La Logique de la découverte scientifique (1934, réédité et largement augmenté en 1959). Mais on ne sait pas toujours que Popper fut aussi un des noms les plus éminents de la pensée libérale au XXe siècle, auteur de deux livres majeurs en ce domaine : La Société ouverte et ses ennemis et Misère de l’historicisme. Du premier, dont il est ici seulement question, il n’existait jusqu’à présent en français qu’une traduction dans une version abrégée datant de 1979, et quelle n’est donc pas notre surprise de découvrir l’ampleur du texte original de Popper paru tout dernièrement aux Belles Lettres dans une traduction inédite, et qui en outre comporte toute une foule de précieuses notes de bas de pages. La lecture des 800 pages de cette version complète du texte d’origine, qui accorde notamment une grande place à l’analyse des idées de Platon et d’Aristote, prouvera de manière éclatante – si on ne le savait pas déjà – que Popper fut non seulement un penseur de la liberté de tout premier ordre, mais aussi –chose en revanche encore trop peu reconnue aujourd’hui – l’un des plus éminents philosophes de sa génération.

Quelle est la genèse de ce travail, appelé à exercer une influence des plus notables sur la pensée libérale de la seconde moitié du XXe siècle ? Originaire d’Autriche, Karl Popper fuit son pays natal en 1937 pour s’installer en Nouvelle-Zélande, où il obtient un emploi de lecteur au Canterbury College de Christchurch grâce à ses amis Friedrich Hayek et Ernst Gombrich. Il décide alors de s’engager dans les forces armées néo-zélandaises, mais se heurte à leur refus. C’est alors qu’il vit toujours en exil que Popper rédige une première œuvre maîtresse, Misère de l’historicisme (1944-1945). Mais c’est surtout la parution en Angleterre de The Open Society and its Enemies en 1945 qui sera, comme Popper le dira lui-même, sa « contribution personnelle à l’effort de guerre ». La parution de ce livre est donc indissociable du contexte dans lequel il fut écrit : « Sans Hitler et les nazis, écrit Mario Vargas Llosa dans L’Appel de la tribu (Paris, Gallimard, 2021), Karl Popper n’aurait jamais écrit La Société ouverte et ses ennemis, ce livre-clé de la pensée démocratique et libérale moderne, et sa vie aurait probablement été celle d’un obscur professeur de philosophie des sciences confiné dans sa Vienne natale ». Il faudra à Popper cinq années de travail sans relâche pour écrire La Société, que l’on peut considérer, ainsi que l’écrit encore Vargas Llosa, comme une « description fouillée et (…) un formidable plaidoyer contre la tradition qu’il appelle ‘historiciste’, commencée avec Platon, renouvelée au XIXe siècle et enrichie avec Hegel et que Marx porte au pinacle » (ibid., p. 164).

Mais avant de revenir sur le concept phare, dans la pensée de Popper, d’ « historicisme », tâchons de définir ce que le philosophe viennois entendait par « société ouverte » – terme aujourd’hui galvaudé, qui n’a que peu de rapport avec le sens que lui attribuait originellement Popper : peut se prévaloir de cette qualification toute société fondée sur le primat de la liberté individuelle, l’égalité devant la loi, la tolérance, l’esprit critique et le libre examen, ainsi que la circonscription de la place de l’État, lequel ne devrait jamais pouvoir empiéter indûment sur les droits fondamentaux de tout un chacun. A contrario, les sociétés qui bafouent l’ensemble de ces principes, les sociétés autoritaires, et à plus forte raison totalitaires, relèvent du type de la « société close ». La société ouverte peut en outre s’entendre, ainsi que l’observe le philosophe Alain Laurent (Les Penseurs libéraux, 2012, p. 794), comme le « résultat d’un processus historique de détribalisation ». Elle est « pluraliste », « égalitaire » et « fondée sur la primauté de la responsabilité individuelle », là où la société close est « tribale », « organique » et « collectiviste » (ibid.).

Or il faut voir que les partisans de la société close travaillent aussi à détruire, souvent de l’intérieur, les fondements mêmes de la société ouverte. Celle-ci étant par définition assise sur le pluralisme des idées et des opinions, défendre un tel modèle d’organisation sociale contre les attaques dont il fait régulièrement l’objet est donc nécessairement un véritable travail de Sisyphe. En effet, alors que, dans les sociétés closes, toute pensée dissidente, non conforme aux dogmes de la pensée officielle, est immanquablement censurée, refoulée, les idées sont essentiellement – ou devraient toujours être – combattues dans les sociétés ouvertes par des moyens intellectuels, à savoir la raison et le jugement critique. Ne pouvant être écartée a priori en tant que telle par la coercition étatique, la mentalité totalitaire trouve ainsi naturellement dans les sociétés ouvertes un terreau fertile pour s’y propager.

De cette mentalité totalitaire, qui est au fondement même de la société close et de son mode de fonctionnement, Popper a tenté de déterrer les racines idéologiques, lesquelles remontent selon lui à la pensée antique, et notamment à Platon – auquel il consacre toute la première partie du livre en question sous le titre « Platon l’Enchanteur ». L’une d’elles est ce que Popper appelle l’ « historicisme », c’est-à-dire un type de doctrine construit autour de l’idée que l’Histoire avance vers un but précis, indépendamment de la volonté des êtres humains. Il conviendra dès lors, pour les apôtres de la société close, d’accélérer la marche vers l’utopie, commandée par les prétendues lois de l’histoire, au besoin en neutralisant tout ce qui viendrait gêner ou empêcher l’acheminement des hommes vers cette fin ultime. Ce sera, comme le résume Jean-François Revel, « les rois-philosophes pour Platon, l’État pour Hegel, le prolétariat pour Marx, le parti pour Lénine » (Fin du Siècle des Ombres, Fayard, p. 43-44). Or, nous le disions, sous couvert de faire avancer les êtres humains vers cette finalité, c’est en réalité un processus de retribalisation des sociétés qui se joue ici, d’autant plus facile à mettre en Å“uvre qu’il répond à une peur sans doute enracinée au plus profond de l’esprit humain : celle de la responsabilité individuelle, qui coexiste paradoxalement avec l’aspiration à la liberté. Comme le dit en substance Mario Vargas Llosa dans son livre précité, le refus de la société ouverte s’explique largement par la peur de la responsabilité individuelle, et le désir concomitant de revenir au collectivisme et au tribalisme primitifs, celui-là même qui préexista à l’émergence de l’individu comme sujet autonome (Vargas Llosa, p. 164).

Le lecteur libéral trouvera donc une ample satisfaction à lire la traduction en français de la version intégrale de ce livre, qui mérite largement de figurer parmi les classiques les plus importants de la philosophie libérale. C’est aussi une lecture que l’on recommandera d’autant plus vivement pour l’actualité des thèses qui y sont défendues que les prétendues « sociétés ouvertes » dans lesquelles nous vivrions aujourd’hui continuent en réalité d’être soumises à quantité d’entreprises d’étatisation, de collectivisation et de retribalisation, qui sont autant d’attaques portées au principe même de liberté et de responsabilité de l’individu.

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Une réponse

  1. J’ai lu récemment ce livre. 1 grande qualité : Popper démontre que les origines du totalitarisme sont présentes dès Platon, et dans Hegel ainsi que dans Marx.
    Faiblesse énorme de ce livre, Popper n’est pas économiste, il ne semble pas connaitre Von Mises, et affirme que Marx avait raison sur le concept de lutte des classes, et qu’avec la technologie moderne (!) on peut faire de l’ingénierie sociale et l’état peut contrôler la société !!! Pas étonnant que Soros s’ne soit inspiré pour ses idées « progressistes totalitaires ».
    Il faut faire preuve de sens critique en lisant Popper !

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