La haine des penseurs libéraux fait figure d’analyse chez certains universitaires français. L’entretien donné sur deux pages par le sociologue Théo Bourgeron à L’Humanité valait son pesant d’or, si nous pouvons nous exprimer ainsi s’agissant d’un extrémiste de gauche. Centré sur les grands patrons, inévitablement ignobles et réactionnaires, il retient l’attention car il fait un lien entre les plus grands penseurs libéraux du XXe siècle, Friedrich Hayek au premier chef, et plusieurs hommes politiques contemporains.
Qu’on l’admire ou non, Friedrich Hayek, l’élève du grand Ludwig von Mises, est très certainement le penseur libéral le plus important du siècle dernier. Esprit encyclopédique, économiste de renom couronné comme tel par le « prix Nobel d’économie », épistémologue, historien de la pensée, philosophe du droit et du politique, constitutionnaliste, etc., il a porté haut les couleurs du libéralisme autrichien et il demeure aujourd’hui l’une des références mondiales du libéralisme.
Théo Bourgeron présente Hayek de manière fort différente. Hayek ? Un réactionnaire, un raciste, un sexiste, un eugéniste, un penseur de l’autoritarisme, rien que cela ! « Quand on relit les textes de Friedrich Hayek ou de Milton Friedman, on constate que le néolibéralisme (sic) était dès le départ fondé sur une vision du monde réactionnaire ». Et, ajoute notre sociologue, « le libéralisme économique requiert un autoritarisme social et politique ».
Théo Bourgeron s’appuie entre autres sur les travaux de la chercheuse franco-britannique Carla Ibled, laquelle « pointe l’importance de la cruauté dans la pensée de Hayek, avec une volonté quasi-eugéniste de faire souffrir les faibles et d’éliminer par le marché les individus en situation de handicap ». Bref, ce n’est plus l’ordre du marché, si l’on comprend bien, c’est plutôt l’ordure du marché…
Auteur en 2023 d’un article en anglais intitulé « La ‘cruauté optimiste’ de l’ordre du marché de Hayek : néolibéralisme, douleur et sélection sociale » (Theory, Culture, and Society, vol. 40, n° 3, mai 2023, pp. 81-101), Carla Ibled expose que « la souffrance d’autrui est constitutive du projet néolibéral dès ses origines ». En effet, « Hayek tente de justifier la brutalité de l’ordre du marché comme conséquence naturelle des processus évolutifs spontanés qui font progresser la civilisation ». Or, « des connotations eugénistes imprègnent cette vision, malgré le rejet apparent du darwinisme social par Hayek ».
Le fond de l’affaire, c’est en définitive un postulat marxiste : « Les idées, allègue Théo Bourgeron, sont là pour servir des intérêts économiques ». Hayek ? Un suppôt du capitalisme, un vendu aux capitalistes, même d’ailleurs s’il ne s’en rendait pas compte puisque nul (hormis la plupart des grands penseurs du socialisme…) ne peut échapper à sa « classe sociale ».
Ce qui est surtout pathétique (on allait écrire : franchement minable), c’est la volonté de ces universitaires non pas tant d’argumenter, mais de détruire en discréditant l’adversaire, paré de tous les vices et en définitive inhumain. On est évidemment libre de ne pas apprécier les idées de tel ou tel auteur, voire de les détester cordialement, mais pourquoi jeter l’opprobre sur un individu estimable ? Et même si tel ou tel grand auteur était effectivement une personne peu recommandable, ses profonds écrits demeureraient, et c’est la raison pour laquelle ils seraient toujours étudiés et commentés.
Théo Bourgeron est sociologue à l’Université d’Edinburgh, tandis que Carla Ibled officie à celle de Durham en Angleterre. A les lire, on se dit que les Lumières anglo-écossaises appartiennent à un passé révolu…
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Une réponse
Cet article me rappelle celui que je viens de lire dans Les Echos : LA CONJURATION DES TECH BROS
Je peux penser que ces penseurs et hight-teckeurs ne sont pas des philanthropes…