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mardi 13 octobre 2026

La monnaie n’appartient pas à l’État

Temps de lecture : 4 minutes

Les monnaies numériques sont présentées comme une révolution. Elles risquent plutôt d’achever la dépossession commencée avec le monopole étatique. La réponse n’est ni une CBDC ( Central Bank Digital Currency) « améliorée », ni un État qui choisirait pour chacun la bonne monnaie : c’est de supprimer le monopole et de laisser la concurrence organiser l’émission.

La monnaie n’est pas une création de l’État : elle est née des échanges et du besoin de conserver de la valeur dans le temps. L’or s’est imposé non par décret, mais parce qu’il est rare, durable, divisible, reconnu partout et impossible à produire à volonté par un gouvernement.

Le papier-monnaie, lui, repose sur une promesse : celle d’une classe politique qui peut toujours décider demain d’émettre davantage. Lorsque la monnaie peut être créée sans limite, l’épargnant devient le financier silencieux de l’État, son pouvoir d’achat peut être dilué année après année par l’inflation. L’étalon-or imposait au contraire une règle extérieure, un poids d’or, qu’aucun gouvernement ne pouvait contourner par la planche à billets.

Le numérique : une commodité

Les cryptomonnaies ont révélé la méfiance envers les monnaies étatiques. Mais elles restent des constructions numériques, dépendantes de l’électricité, des réseaux et des clés cryptographiques. Le problème n’est pas que la monnaie circule sous forme électronique – elle le fait déjà massivement – mais qu’une monnaie dont l’existence dépend d’un réseau autorisé puisse être interrompue, là où une pièce d’or ne le peut pas. Le FMI reconnaît lui-même, dans une note de 2024, que la résistance aux attaques et le fonctionnement hors ligne des monnaies numériques de banque centrale demeurent des défis majeurs.

Quant aux CBDC, elles ajoutent un danger propre : une monnaie émise directement par la banque centrale est techniquement programmable : péremption des avoirs, restrictions d’usage, traçabilité, blocage de certains paiements. La BCE assure que l’euro numérique ne le sera pas. L’engagement est sans doute sincère, mais il n’engage que ceux qui le prennent : la capacité, elle, sera inscrite dans l’architecture, et aucune génération ne peut lier la suivante.

Dénationaliser la monnaie : la leçon oubliée de Hayek

C’est ici que la pensée de Friedrich Hayek devient décisive. Dans Choice in Currency puis Denationalisation of Money, il a proposé d’abolir le monopole de l’État sur l’émission et d’autoriser la concurrence entre monnaies. Le raisonnement est simple : si les citoyens peuvent accepter, refuser ou abandonner une monnaie, les émetteurs doivent gagner leur confiance. Celle qui se déprécie sera délaissée, la stable attirera épargnants et commerçants. La concurrence devient un mécanisme de découverte, supérieur à l’arbitraire d’un comité de banque centrale.

Il faut ici être exact, car Hayek allait plus loin que ne le voudrait l’ami de l’or : il ne demandait aucun nouveau monopole, pas même adossé au métal. La croyance selon laquelle seul l’or peut fournir une monnaie stable est, écrivait-il, « pour compréhensible qu’elle soit, sans fondement », et il jugeait la concurrence plus efficace que « toute obligation de rembourser la monnaie en ces marchandises (ou en or) ». Son « ducat » visait non une parité métallique mais un pouvoir d’achat constant, mesuré sur un panier de matières premières. Ce qu’il réclamait, ce n’était pas l’or : c’était la liberté de choisir.

Banque libre : la concurrence au service de la convertibilité

Reste que cette liberté, pour être autre chose qu’un mot, exige des émetteurs tenus par un engagement vérifiable. C’est la logique de la banque libre, pratiquée en Écosse, au Canada et en Suède avant d’être étouffée par les monopoles d’émission : les banques privées émettent billets et dépôts, mais doivent les rendre convertibles à vue en une quantité fixe d’un bien qu’elles ne fabriquent pas. Celle qui émet trop s’expose aussitôt à une demande de conversion ; les chambres de compensation privées assurent le règlement et le contrôle mutuel ; aucune autorité ne fixe la quantité de monnaie.

L’or n’est donc pas imposé : il est le candidat le plus crédible à cet ancrage, et il appartient aux usagers de le confirmer. L’ancrage interdit à l’émetteur de manipuler la valeur de sa monnaie, la concurrence lui interdit de devenir à son tour un monopole irresponsable. C’est l’association des deux, non l’or seul, qui protège l’épargnant.

L’âge d’or du libéralisme monétaire

Entre 1870 et 1914, l’étalon-or a permis une intégration monétaire et commerciale remarquable : les grandes devises étaient convertibles à des parités fixes, ce qui disciplinait les États. Il a connu des crises – 1873, 1890, 1907 -, mais brèves, et sur l’ensemble de la période les prix sont revenus à peu près à leur point de départ.

On objectera la déflation : entre 1873 et 1896, les prix ont baissé pendant près d’un quart de siècle. Mais la production et les salaires réels ont progressé dans le même temps, et des prix qui baissent parce que l’on produit mieux enrichissent l’acheteur. Si le système a fini par céder, c’est que les États ont voulu financer la guerre par l’émission monétaire.

Ni CBDC, ni monopole : le choix monétaire

La question n’est donc pas « faut-il une monnaie numérique d’État ou conserver l’euro ? », mais : pourquoi un citoyen devrait-il être obligé d’utiliser la monnaie de son gouvernement ? La liberté monétaire suppose le droit de détenir de l’or, de contracter en or, et de refuser la monnaie qui se déprécie. Les monnaies numériques ont toute leur place dans cet univers, comme instruments privés et concurrentiels ; elles ne doivent simplement pas remplacer le numéraire physique par décret.

Dénationaliser, puis laisser choisir

L’étalon-or n’est pas une nostalgie : c’est la forme la plus éprouvée d’une monnaie qu’on ne peut pas fabriquer par décret. Et la direction que laisse Hayek est claire : dénationaliser la monnaie, laisser les émetteurs se concurrencer, rendre à chacun le droit de choisir ce qui lui servira de monnaie. Entre une CBDC programmable et un gramme d’or convertible, le choix libéral est sans ambiguïté.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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