Nous avons tous une idée plus ou moins claire de ce que fut la prohibition aux Etats-Unis, tant elle fut mise en scène par la télévision et le cinéma. Mais ces médias en offrent bien souvent une version romancée, si ce n’est erronée. Tout l’intérêt du livre d’Annick Foucrier, universitaire spécialiste de l’histoire de l’Amérique du Nord, est de délivrer une « autre histoire de la Prohibition ».
Elle commence par montrer que le mouvement en faveur de la tempérance remonte au début du XIXème siècle et qu’il est initié d’abord par des médecins et des pasteurs inquiets des effets de l’excessive consommation d’alcools forts sur la santé physique pour les premiers, et morale pour les seconds. Dès 1851, l’État du Maine restreint le commerce de l’alcool. « Il est bientôt suivi par douze autres États, situés surtout dans le Nord-Est ». Avec la guerre de Sécession (1861-1865), la « question de la tempérance passe au second plan ». Les soldats reçoivent même « une ration d’alcool avec leur paquetage ».
De la tempérance à la prohibition
Dans les années 1870, le mouvement pour la tempérance « se réinvente », en se mêlant aux luttes en faveur de l’abolition de l’esclavage et du suffrage féminin. Très vite, les femmes sont au premier plan du combat, en grande partie parce qu’elles sont souvent les premières victimes de leurs maris soûls.
L’Union des femmes chrétiennes pour la tempérance (Women’s Christian Temperance Union, WCTU) est créée en 1874. En 1886, elle arrive à imposer une éducation à la tempérance et aux dangers de l’alcool dans les écoles publiques de New-York, puis petit à petit dans les autres États. Au début des années 1890, la WCTU compte près de 150 000 membres.
Annick Foucrier relate comment le courant progressiste, entre 1890 et 1920, fait pression sur l’État fédéral pour imposer de nombreuses réformes : lois antitrust, loi sur la nourriture et les médicaments (Pure Food and Drug Act), loi sur le travail des enfants, 16ème amendement créant un impôt fédéral sur le revenu, 19ème amendement accordant le droit de vote aux femmes, etc.
Le 18ème amendement (voté en décembre 1917) interdisant « la production, la vente ou le transport de boissons alcoolisées » s’inscrit pleinement dans cette mouvance, même si le contexte de la guerre a grandement facilité son adoption. Après bien des péripéties (procédure de ratification par les États fédérés, allers et retours entre les chambres du Congrès sur la loi d’application, veto présidentiel), la mesure devient effective le 16 janvier 1920 à minuit.
Les plus aisés boivent de manière ostentatoire
Son principal effet est de signer la fin des saloons. Les plus aisés des Américains se tournent alors vers l’étranger : ils se rendent « au Canada, au Mexique, dans îles des Caraïbes (les croisières sont très recherchées), et même dans les petites îles françaises de Saint-Pierre et Miquelon ». Aux Etats-Unis même, les bars clandestins se multiplient. Eux aussi attirent une clientèle aisée, car les boissons alcoolisées atteignent des prix exorbitants, mais aussi parce qu’elles sont devenues plus désirables (« le goût du fruit défendu »). L’alcool devient « chic ».
Annick Foucrier relaie l’impression d’un Français installé outre-Atlantique, Eugène Chapin : « quand un produit est interdit, il est remplacé par un équivalent plus cher, plus fort et plus concentré, pour compenser l’augmentation des risques liés à l’illégalité. La bière est ainsi souvent remplacée par des alcools forts ou même par des opiacés ».
Comme la consommation reste soutenue, il faut bien produire. De nombreux américains se lancent dans la fabrication illégale et clandestine pour arrondir leurs fins de mois, voire avec l’idée de faire fortune. Mais le « résultat donne des produits de qualité très médiocre. Par ailleurs, l’alcool continue de traverser les frontières. Le Canada, par exemple, a vu le rendement de ses taxes sur l’alcool multiplié par quatre pendant la Prohibition alors que la consommation de spiritueux par les Canadiens a baissé de moitié. Au Mexique, la production de bière devient la deuxième industrie du pays en 1923 !
Dans ce contexte, les gangsters deviennent vite indispensables. Le gangstérisme, souligne Annick Foucrier, « est moins lié au trafic d’alcool qu’à un territoire qu’il domine ». Il ne fait, en réalité, qu’ajouter le trafic d’alcool « à ses autres activités illégales (extorsion, proxénétisme, trafic de drogue, aide à l’entrée d’immigrants illégaux, assassinats, jeux et paris clandestins) ». Surtout, les gangsters « sont le révélateur et le bras armé de la corruption. Dans les années 1920, les sommes considérables que ces criminels retirent de la contrebande d’alcool leur donnent les moyens d’acheter policiers, hommes politiques de tous partis auxquels ils apportent des voix, et hommes de lois, renversant les rapports de force ».
Des opposants qui s’organisent
Dès 1920, l’opposition à la prohibition prend forme. Le principal groupe de pression est l’Association contre l’amendement sur la prohibition (Association Against the Prohibition Amendment, AAPA) qui « revendique principalement la volonté de préserver la Constitution des menaces que fait planer […] un gouvernement centralisé sur les libertés traditionnelles, la perte du droit des États et des citoyens à se gouverner eux-mêmes ». Conservatrice, l’AAPA se rapproche pourtant du parti démocrate qui devient favorable à la suppression de la prohibition alors que le parti républicain penche du côté de sa défense. En 1929, l’AAPA est rejointe, dans son combat, par l’Organisation des femmes pour la réforme de la prohibition nationale (Women’s Organization for National Prohibition Reforme, WONPR) qui s’indigne de la manière dont « la législation n’est pas respectée et par les conséquences sur la conduite des jeunes gens et le respect des institutions ». Les adhérentes de la WONPR craignent aussi que leurs fils soient amenés à boire de l’alcool frelaté et à fréquenter des criminels.
Mais c’est surtout la crise économique de 1929 qui va faire basculer l’opinion publique et, par voie de conséquences, les politiques. Ainsi Franklin Delano Roosevelt qui a refusé longtemps de prendre position dans le débat entre pro et antiprohibitionnistes, finit-il par défendre, pendant la campagne électorale de 1932, l’abrogation « comme un moyen d’augmenter les revenus des États en rétablissant les taxes sur l’alcool ».
Dès février 1933, le Congrès adopte le 21ème amendement qui abroge le 18ème. Dès la fin de l’année 1933, 37 États l’ont ratifié ; environ 21 millions d’électeurs se sont exprimés, dont plus de 15 millions en faveur de l’abrogation (72,9%). Ce n’est cependant pas la fin de la prohibition sur le sol américain : le Mississipi, par exemple, a « conservé une loi de prohibition à l’échelle de l’État jusqu’en 1966. La consommation des alcools distillés n’est devenue légale dans tous ses comtés qu’en 2021.
Mais s’ils se félicitent d’avoir eu la peau du 18ème amendement, de nombreux adhérents de l’AAPA et de la WONPR déchantent vite quand ils se rendent compte qu’ils ont contribué à faire élire un interventionniste. Ils s’alarment du New Deal qui permet à Roosevelt de développer une armée de bureaucrates, d’augmenter les déficits publics, de nourrir l’inflation, d’élever les impôts, « de freiner les affaires et le rétablissement de l’économie ».
Le livre d’Annick Foucrier est passionnant de bout en bout. Il montre bien que les meilleures intentions du monde – bâtir une Amérique meilleure, pour ne pas dire vertueuse – engendrent parfois l’inverse de ce qui est recherché – corruption, délinquance d’opportunité, difficulté à faire appliquer la loi… – et ne résistent guère au besoin d’argent de l’État.
Quatre ans après l’abolition de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis, c’est le cannabis qui devient l’ennemi public numéro un, et fait l’objet à son tour d’une sévère prohibition (Marihuana tax act de 1937).
La bêtise insiste toujours, disait Camus…
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Quatre ans après l’abolition de la prohibition de l’alcool aux Etats-Unis, c’est le cannabis qui devient l’ennemi public numéro un, et fait l’objet à son tour d’une sévère prohibition (Marihuana tax act de 1937).
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