Journal d'actualité libéral
|
mardi 21 avril 2026

La reconnaissance de l’Etat de Palestine ou la fragilité d’un discours sans « garantie »

Temps de lecture : 3 minutes

Le récent discours du président de la République à la tribune de l’ONU sur le scénario qu’il propose pour sortir de la crise du Moyen-Orient ne mérite assurément ni excès d’honneur ni excès d’indignité. Mais il soulève des inquiétudes légitimes au vu des biais et des failles de son argumentaire.

Le discours du président français à l’ONU a de quoi impressionner. D’abord par sa brièveté (protocole onusien oblige) peu habituelle chez Emmanuel Macron, sa structure claire et son ton simple qui change des exercices contournés auxquels il aime se livrer, et surtout le traitement concret d’enjeux souvent occultés par la langue de bois des chancelleries : cessez-le-feu immédiat, libération des otages israéliens, droit d’Israël à la sécurité, désarmement et neutralisation politique du Hamas nommément désigné, et bien sûr reconnaissance de l’Etat de Palestine.

Mais avant de saluer de telles avancées, relevons que leur ordre, à la fois chronologique et logique, ainsi que l’ambiguïté de certains mots employés, font planer de sérieux doutes sur la crédibilité même de toute la proposition.

L’inversion du raisonnement

En effet, la perspective choisie par le président français est la reconnaissance préalable de la Palestine, qu’il présente comme la condition des autres étapes du processus de paix, alors même, comme l’ont noté tous les observateurs, qu’il faisait naguère de ces autres étapes la condition… de la reconnaissance de la Palestine ! On remarquera dans le même sens sa nouvelle expression, « un chemin fait de conditions », alors qu’il posait auparavant des conditions à un tel chemin… Cette inversion radicale est d’autant plus lourde de sens que le Président ne la justifie jamais : questionné sur la chaine américaine CBS à ce propos, il a déplacé le sujet et présenté la libération des otages comme une condition à l’ouverture d’une ambassade dont on se demande bien quand et où elle pourrait être établie, et auprès de quelle autorité palestinienne « renouvelée ». Voilà une « condition » plutôt souple…

Un nouveau concept : la « condition a posteriori » ?

C’est, de fait, autour de ce concept de « condition », mot omniprésent dans les déclarations présidentielles successives, que tourne tout le débat et que s’opère un glissement sémantique majeur : celui qui va de « conditions » au sens de « poser des conditions » (requirements en anglais) à « condition » au sens de « créer des conditions favorables » (opportunities en anglais). Emmanuel Macron ne cesse de jouer sur cette ambiguïté ; à moins que nous n’assistions à la naissance d’un nouveau concept : la « condition a posteriori » ?

De la « garantie » en rhétorique

Autre tour de passe-passe du discours présidentiel : présenter la reconnaissance de la Palestine comme une action dirigée contre le Hamas, justification reprise urbi et orbi par la diplomatie française. Non seulement l’affirmation se heurte aux messages de félicitations et de réjouissance dudit Hamas à l’annonce de la nouvelle position française, mais elle pose une difficulté majeure bien connue dans la théorie de l’argumentation : son absence de « garantie » (warrant). Ce rouage majeur de tout dispositif démonstratif a été mis en évidence par le philosophe Stephen Toulmin dans son traité canonique, The Use of Argument (1958) : la garantie est le lien logique qui permet de passer des données à la conclusion d’un raisonnement. Or, observe Toulmin, elle est souvent non formulée soit parce qu’elle est évidente, soit, inversement parce qu’elle est inexistante ou trop vulnérable.

En l’occurrence, en quoi la reconnaissance de la Palestine serait-elle un désaveu du Hamas ? Interrogé là-dessus, toujours par CBS, le Président répond encore une fois à côté : le Hamas ne veut pas, dit-il, d’un État palestinien, il veut la destruction d’Israël. Or en quoi les deux sont-ils incompatibles ? Le Hamas n’a-t-il pas amendé sa charte en 2017 et accepté, de façon provisoire et tactique, comme le dit le texte lui-même, les frontières de 1967, tout en maintenant l’objectif d’un tel État « du fleuve à la mer » (ce qui signifie bel et bien la disparition d’Israël). Et la Déclaration de New York, signée par de nombreux pays sur une initiative franco-saoudienne en juillet dernier, dont se réclame notre président, ne réaffirme-t-elle pas le droit au retour des réfugiés palestiniens et de leurs descendants, avec toutes ses conséquences pour la survie même d’Israël ? On n’en saura pas plus sur ces questions décisives.

Comme on ne saura pas pourquoi la reconnaissance de la Palestine favoriserait la libération des otages ou encore le désarmement et la disparition du Hamas de la scène régionale et globale… Il manque encore et toujours le chaînon logique intermédiaire entre la proposition initiale et la conclusion.

Autrement dit, l’absence de « garantie » dans l’argumentation présidentielle reflète exactement – et cruellement – l’absence de garanties de sa proposition sur le plan politique.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


10 réponses

  1. Vous me donnez l’impression d’un biais pro-israélien dont je ne vois pas le rapport avec le libéralisme mais plutôt avec la droite dure.
    Le plan de partage de 1947 (résolution 181 de l’ONU) prévoyait la création de deux états indépendants: Israël et Palestine
    En 1974 l’ONU a reconnu le droit du peuple Palestinien à un état.
    En 1988 (résolution 23/177) l’ONU prends acte de l’indépendance de l’Etat de Palestine
    EN 2012, l’ONU vote le statut d’Etat observateur à la Palestine (le mot Etat est bien prononcé)
    En 2025, 158 pays sur 193 ont reconnu l’Etat de Palestine.
    Emmanuel Macron prends donc le train en marche et on devrait critiquer la France non pour le faire maintenant mais pour le faire si tard.
    Il faut peut-être rappeller qu’Israël, soutenu par les Etats-Unis bafouent les résolutions internationales en niant le droit à l’existence d’un état Palestinien, et en faisant tout, notamment par le colonisation illégale pour le rendre impossible.
    Emmanuel Macron n’a fait qu’aligner la France sur la seule position légitime et légale diplomatiquement et moralement: l’état Palestinien à le droit à l’existence depuis 1947, comme l’état Ukrainien depuis 1991, les états Serbe ou Monténégrins depuis 2006 ou le Timor Oriental depuis 2002…

    1. Et pourquoi ne mentionnez-vous pas le fait que les pays arabes voisins ne voulaient pas de ce plan de partage, et ne voulaient pas plus la création d’un état palestinien que d’un état israélien ? Fait tellement vrai qu’ils ne voulaient pas non plus accueillir les réfugiés dans leur pays, et ne le veulent toujours pas à ce jour.
      Non, l’état israélien n’est pas pur et au-dessus de tout reproche depuis que tout ce bazar a commencé, mais ce n’est pas une raison pour faire du Hamas, de l’OLP, du Qatar (et coetera) de pieux défenseurs de la veuve et de l’orphelin.
      J’en appelle à une analyse qui ne soit pas polarisée, mais honnête, et autant que possible impartiale.
      Quant à la « droite dure », c’est drôle, quand on est gouverné par la gauche dure, et que même la droite est en fait à gauche depuis des décennies.

    2. Est-il pro-israélien de dire qu’il est absolument irresponsable de reconnaître un état palestinien alors que des otages civils israéliens sont encore retenus et torturés sur ce sol ?
      Est-il pro-israélien de dire que c’est bel et bien une récompense pour le Hamas, donc pour la barbarie, dont d’ailleurs 67% des Palestiniens a voté pour eux ?
      J’étais pour la solution à 2 Etats, la recherche d’une paix aussi juste que possible, avant le 7 octobre. Depuis ce jour, au vu de la barbarie de ces gens, de leur infamie, j’y suis désormais totalement opposée tant que 1/ les otages n’auront pas été libérés 2/ le Hamas n’aura pas été éradiqué de cette région.
      Et, pour votre gouverne, sachez que si les 2 Etats n’ont pas été créés en 1947, ni après, c’est bien parce que les palestiniens et les pays arabes autour, sauf la Jordanie, s’y sont opposés. Pourquoi ? Parce que reconnaître un état palestinien signifiait reconnaître aussi l’état Juif, et ça, pas question pour eux. Tandis que l’Etat Juif reconnaissait l’existence de l’Etat de Palestine…
      Autre énorme différence : les juifs étaient déjà un état dans le sens « unité de la nation » ce que n’avait pas les palestiniens, en fait descendants de l’Empire Ottoman détruit par les Britanniques. Les « Palestiniens » ne sont en rien un peuple uni.
      Tout est très bien expliqué ici (j’espère que le lien marchera après publication) :
      https://www.lalibre.be/debats/opinions/2020/02/12/voici-pourquoi-selon-moi-il-ny-a-pas-un-pays-appele-palestine-QYIQPL5YW5EWTG4UVEAXSAITOI/

  2. De Gaulle ne voulait pas d’un état Israélien dans la forme où il a été créé pour des raisons qu’il a exprimées clairement.
    La Palestine existait depuis la nuit des temps. Elle était peuplée de juifs, de bédouins, d’animistes et tous vivaient en harmonie jusqu’à l’avènement de l’Islam au VIIe siècle.
    Le problème n’est donc pas le territoire mais une religion incompatible avec la liberté de pensée.
    Quant à l’ONU, il ne sert guère qu’à recaser les copains encombrants.
    De Gaulle le qualifiait de « machin » très justement.

    1. « Vivaient en harmonie jusqu’à l’avènement de l Islam » : ah bah non . Ce lieu (comme tous les autres) partout et tout le temps a été le théâtre d’âpres et innombrables combats , un bref regard vers l histoire antique le constate et le raconte . Disant cela je n’ai aucune sympathie pour les fanatiques islamistes et encore moins pour la brutalité des terroristes palestiniens. Ce qu’il se passe est un nième épisode de rencontre de plaques tectoniques civilisationnelles, lesquelles revendiquent le même territoire .

    2. De Gaulle considérait l’état d’Israël comme un « fait accompli » (c’est-à-dire, en droit, accepté) et l’a amplement fait savoir urbi et orbi. Et nul ne sait ce qu’il penserait aujourd’hui (en 1967, il essayait simplement d’effacer la mémoire de la crise algérienne en flattant les Arabes, donc il ne faut pas sur-interpréter ses paroles ; parce-qu’il a eu également, à l’oral et à l’écrit, des paroles extrêmement dures contre l’islam). Quant à l’ONU, De Gaulle avait parfaitement prévu (cf. ses Mémoires) que les pays émergents y auraient bientôt la majorité, avec une volonté d’hégémonie et de revanche, et l’Occident une minorité structurelle, et que cette institution ne pourrait donc en aucune manière être une gouvernance mondiale. L’épisode actuel le démontre très bien, avec un tiers-monde majoritaire à l’ONU et soutenant de manière disproportionné le Hamas. Il faut lire les Mémoires et autres écrits du Général, pour se faire une juste idée de sa pensée. Je vous rejoints sur un point : le seul problème est l’islam, dont la doctrine de la « terre d’islam » (dar al islam) interdit de céder un territoire dit-musulman à des « dhimmis » ; le problème est donc, là-bas comme ici, la réforme de l’islam (bon courage !).

  3. J’hésite encore . L’auteur de ce raisonnement a-t-il eu un défaut d’entendement ou cherche t-il la provocation histoire d’attirer les gyrophares sur lui ?
    Il est vrai qu’il n’y a plus que ça pour le mettre en lumière .

  4. On attend toujours la reconnaissance mutuelle d’Israël par les pays musulmans ! (cf. Le président indonésien semble faire un pas dans cette direction). C’est bien joli de parler de paix et d’ouverture à l’autre. Mais il ne faut pas confondre la paix et la soumission (contrairement à ce que fait l’islam, qui confond paix et soumission). La soumission c’est la soumission, et la paix c’est la paix. Le problème du dogme islamique, qui interdit strictement aux musulmans de reconnaître une cession de territoire à des non-musulmans, est le coeur du problème. L’islam n’utilise pas les concepts du droit international qui sont dérivés de la pensée catholique (droit des gens, droit naturel, école de Salamanque). De même, l’islam ne reconnaît pas la « sincérité des traités » qui est un principe cardinal (et typiquement chrétien) du droit international. L’islam interdit à ses fidèles de traiter avec les infidèles, et ne tolère que des trêves provisoires (le but final étant le califat mondial). Là encore, on est face à des problèmes de doctrines juridiques différentes. Tant qu’on aura pas résolu ces différences de concepts juridiques (et les principes philosophiques qui sont derrière), alors on ne parlera pas de la même chose.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Contrepoints – Le média libéral de l’IREF

L’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) est une association indépendante, sans but lucratif, financée uniquement par des dons privés.

Faites un don et soutenez un journal 100 % libre, libéral et sans subvention publique.