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vendredi 4 septembre 2026

La saga Warsh-Powell, ou l’aveu involontaire que les banques centrales n’ont jamais été indépendantes

Temps de lecture : 4 minutes

Le 28 août, à Jackson Hole, Kevin Warsh montera sur l’estrade pour prononcer son tout premier grand discours en tant que président de la Réserve fédérale américaine. L’enjeu est énorme : à trois semaines de la réunion du 16 septembre, les marchés ne savent toujours pas si la Fed va relever ses taux, les maintenir, ou finir par les baisser. L’inflation américaine tourne autour de 3,4 %, loin au-dessus de la cible officielle de 2 %, et ce depuis maintenant cinq ans. Ce moment de suspense est présenté par la presse économique comme un thriller feutré. Il devrait plutôt être lu comme la démonstration, presque malgré elle, de ce que les libertariens répètent depuis des décennies : la « banque centrale indépendante » est une fiction commode, et le vrai problème n’est ni Powell ni Warsh, mais l’existence même d’un monopole public sur la monnaie.

Une indépendance de façade

Rappelons le fil des événements. Pendant des mois, Donald Trump a publiquement fait pression sur Jerome Powell pour qu’il baisse ses taux, allant jusqu’à évoquer sa révocation et à tenter d’écarter une gouverneure de la Fed, Lisa Cook. Le ministère de la Justice a même ouvert une enquête visant Powell, avant de l’abandonner quelques mois plus tard. Powell a fini par sortir de sa réserve pour défendre publiquement l’institution, avertissant que si un gouvernement pouvait révoquer des responsables monétaires pour de simples désaccords de politique, les gouvernements suivants feraient de même, et que la confiance du public s’en trouverait minée. Il a néanmoins quitté la présidence en mai, remplacé par Kevin Warsh, confirmé par le Sénat lors du vote le plus serré de l’histoire moderne pour un patron de la Fed.

Ce scénario n’a rien d’anecdotique. Il illustre un fait structurel : la personne qui fixe le prix du crédit pour l’économie tout entière est nommée par le pouvoir exécutif, peut être menacée, faire l’objet d’une enquête, être remplacée, selon que ses décisions plaisent ou non à la Maison-Blanche du moment. Peu importe que ce soit Trump aujourd’hui ou un autre président demain : tant que la monnaie reste un monopole d’État, sa gestion restera l’otage du cycle électoral et des rapports de force politiques. Parler d’« indépendance » d’une institution dont le chef peut être poussé vers la sortie par voie judiciaire, puis remplacé par un candidat validé à une voix près, relève de l’antiphrase.

Même les faucons finissent par avouer le problème

Ce qui rend l’épisode Warsh particulièrement révélateur, c’est que le nouveau président, réputé plus « faucon » que Powell, aurait lui-même critiqué, lors de son audition de confirmation, une politique monétaire qui soutenait indirectement l’emprunt public. C’est un aveu rare, venant d’un homme désormais aux commandes : la création monétaire et des taux maintenus artificiellement bas ne sont pas un simple outil technique de stabilisation, mais un mécanisme qui facilite le financement des déficits publics. C’est précisément la critique que portent les économistes de tradition autrichienne depuis Mises et Hayek : une banque centrale adossée au pouvoir politique a structurellement intérêt à faciliter l’endettement de l’État, quitte à sacrifier la stabilité des prix.

Le problème, c’est que ce diagnostic reste sans remède réel. Depuis sa prise de fonctions en mai, Warsh a multiplié les signaux contradictoires, abandonné le « forward guidance » (orientation future de la politique monétaire) hérité de Powell, et laissé le FOMC (comité de pilotage de la Fed) se diviser publiquement : plusieurs dissensions lors de la réunion de juillet, un choc pétrolier lié aux tensions avec l’Iran, des droits de douane qui repartent à la hausse. Le président de la Fed a lui-même reconnu, à plusieurs reprises, mener une véritable « guerre de famille » en interne. Autrement dit, même quand la rhétorique change de camp, la mécanique reste identique : une poignée de responsables non élus tente de deviner, réunion après réunion, le bon niveau d’un taux d’intérêt pour une économie de 340 millions de personnes. C’est exactement le problème de calcul économique que Hayek décrivait : aucun comité, aussi compétent soit-il, ne dispose de l’information dispersée nécessaire pour fixer un prix aussi central que celui du crédit mieux qu’un marché libre ne le ferait.

Une facture payée par les plus modestes

Ce flou institutionnel n’est pas gratuit. Du côté européen, la Banque centrale européenne a elle aussi dû composer, cet été, avec un choc inflationniste lié à la guerre au Moyen-Orient, et sa propre enquête sur les anticipations des consommateurs le confirme : ce sont systématiquement les ménages aux revenus les plus faibles qui perçoivent et anticipent l’inflation la plus élevée. Ce n’est pas un hasard statistique. Quand une banque centrale crée de la monnaie ou maintient des taux en dessous de leur niveau naturel, les premiers bénéficiaires sont ceux qui reçoivent cette monnaie en premier — États, banques, détenteurs d’actifs —, tandis que les salariés et les épargnants modestes encaissent la hausse des prix bien après, une fois qu’elle s’est diffusée dans l’économie réelle. C’est ce que les économistes appellent l’effet Cantillon, et cinq années consécutives d’inflation au-dessus de la cible, des deux côtés de l’Atlantique, en sont une illustration concrète : l’inflation fonctionne comme un impôt invisible, prélevé sans vote du Parlement.

Changer d’homme ne suffit pas

Le vrai enseignement de l’été 2026 n’est donc pas que Warsh serait meilleur ou pire que Powell. C’est que le débat lui-même — faut-il un banquier central plus « accommodant » ou plus « rigoureux » ? — passe à côté de la question. Tant que la monnaie reste un monopole étatique confié à un comité nommé par le pouvoir politique, elle continuera d’osciller entre la tentation de financer les déficits publics et celle de rassurer les marchés, au gré des pressions du moment. La réponse libertarienne n’est pas d’attendre le prochain président de la Fed providentiel, mais de retirer à l’État ce pouvoir de décider seul du prix de la monnaie : règles monétaires strictes et prévisibles plutôt que discrétion d’un comité, concurrence entre monnaies, ou retour à un ancrage extérieur au bon vouloir des gouvernements. Le problème n’est pas Warsh. Le problème, c’est qu’il faille un Warsh.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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