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dimanche 7 décembre 2025

Les justes guerres et celles qui le sont moins

Temps de lecture : 5 minutes

guerres ukraine & moyen-orient © deepai

La guerre gronde en Ukraine et au Moyen-Orient, voire jusqu’aux frontières de l’Inde et du Pakistan. Quels adversaires ont la légitimité de mener ces guerres ?

La question de savoir si la guerre peut être juste est ancienne. Déjà Aristote et Cicéron[1] étaient convaincus que la guerre ne pouvait être juste que si elle servait la paix. Les premiers chrétiens s’interrogeaient sur la licéité de la guerre et de leur participation au service des armes. Puis s’élabora une vraie doctrine occidentale de la guerre juste dans de nombreux ouvrages, d’Augustin d’Hyppone (354/430) à Thomas d’Aquin (1225/1274), qui en firent une synthèse utilisant aussi le droit romain. Dans sa Somme théologique[2], Thomas d’Aquin soumet les guerres à trois conditions pour qu’elles soient justes : que la guerre ait été décidée par une autorité légitime d’un État, que la cause soit juste c’est à dire tende à rendre justice d’une faute, que l’intention du Prince soit droite, c’est à dire soit orientée à promouvoir le bien ou faire cesser le mal.

La guerre au service de la paix

Près de quatre siècles plus tard, la notion fut laïcisée par Hugo Grotius pour lequel la guerre est juste[3] :

  • si sa cause est juste, ce qui est le cas si la guerre est faite pour se défendre,
  • pour recouvrer ses biens ou plus généralement son « dû »,
  • pour punir d’exactions.

Sont injustes à l’inverse, disait-il, les guerres qui utilisent des prétextes ou fondées sur des causes incertaines.

La réalité est plus compliquée

Dans cet esprit qui a imprégné depuis lors les relations internationales, la guerre apparaît juste pour l’Ukraine attaquée par les Russes, comme pour Israël contre le Hamas qui a tué et pris en otage des civils et contre l’Iran qui menaçait de détruire Israël et aurait été sur le point de disposer des moyens de le faire en fabriquant des bombes atomiques en violation du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) auquel ce pays adhère.

Mais la difficulté est bien entendu que chacun interprète la notion de « guerre juste » à sa façon. Au nom de la guerre juste, ont été légitimées les croisades et la colonisation de l’Amérique (cf. Vitoria). Les Russes veulent récupérer l’Ukraine, comme si les Italiens voulaient reprendre les Savoies et Nice ou les Allemands l’Alsace et la Lorraine. Ils prétendent que l’Ukraine appartient à la nation russe alors pourtant que celle-ci l’a martyrisée dans les années 1930 (Holodomor) et que l’Ukraine a en propre son passé, sa langue et, pour partie, sa religion.

C’est plus compliqué encore au Moyen-Orient parce que la religion s’en mêle plus étroitement. Israël veut toute la Judée-Samarie parce qu’elle est un territoire religieux qui lui appartenait il y a 2000 ans. Comme si les Romains nous réclamaient la Gaule ! Mais surtout Israël est entouré de musulmans pour lesquels la guerre juste est celle qui leur permet de s’accaparer les terres sur lesquelles a un jour dominé l’Islam. Et depuis sa révolution islamique de 1979, Téhéran veut rayer Israël de la carte. Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a qualifié en 2017 Israël de « tumeur cancéreuse » en prônant « la libération totale de la Palestine ».

Les guerres saintes de l’islam

Les territoires de l’Islam soumettent le politique au religieux et « Le but de l’État en islam est d’accomplir la volonté d’Allah sur la terre[4] ! ». La tradition musulmane a rapidement distingué deux mondes : le territoire de la paix, Dar al-islam, gouverné par des musulmans et où vit généralement une majorité de musulmans qui y pratiquent l’islam, et celui de la guerre, Dar al-harb, où la conquête reste à faire[5].

Le Coran multiplie les sourates encourageant à la guerre pour reprendre les territoires du Dar al-harb : « Tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ; capturez-les, assiégez-les, dressez-leur des embuscades » (9, 5). « Combattez-les ! Dieu les châtiera par vos mains ; il les couvrira d’opprobres ; il vous donnera la victoire » (9, 14). « Combattez : ceux qui ne croient pas en Dieu et au jour dernier ; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son prophète ont déclaré illicite ; ceux qui parmi les gens du Livre ne pratiquent pas la vraie religion » (9, 29)[6]… Et la loi coranique, la Chari’a considère que le combat pour la religion est un devoir.

Lorsque les dieux s’en mêlent, les conflits sont plus absolus. Dès lors, il devient compliqué de trouver la paix entre les musulmans et ceux qui ne le sont pas. Le conflit devient insoluble sauf à le traiter par la guerre jusqu’à forcer la partie perdante à accepter la paix. Il faut craindre que la paix soit impossible contre Poutine qui se prend presque pour un démiurge, sauf à la gagner par les armes, ce que l’Ukraine ne pourra pas faire seule. Il est certain que l’Iran et ses affidés (Hamas, Houthis, Hezbollah…) ne concluront la paix qu’à genoux. Il semble difficile de reprocher à Israël de les y contraindre sauf à ce que l’Etat hébreu sache ensuite accepter l’existence d’un Etat palestinien sur un territoire à partager et dans une reconnaissance mutuelle qu’il pourrait alors imposer.

Si vis pacem, para bellum (si tu veux la paix prépare la guerre) disaient les latins. Pour le moins, les évènements contemporains le rappellent à l’Europe.


[1] Ciceron, De Officiis, I, 23 « Quand nous nous décidons à la guerre, il faut que tout le monde voie clairement que notre but dernier c’est la paix ».

[2] IIa IIae

[3] Hugo Grotius, Le droit de la guerre et de la paix, 1625, PUF, 1999,  LA PERMANENCE DU DROIT DANS LA GUERRE Prol., § XXV, p. 17 : « La guerre elle-même ne doit être entreprise qu’en vue d’obtenir justice, et […] lorsqu’elle est engagée, elle ne doit être conduite que dans les termes du droit et de la bonne foi. Démosthène dit avec raison que la guerre est dirigée contre ceux qui ne peuvent être contraints par les voies judiciaires. Les formes de la justice sont efficaces contre ceux qui se sentent impuissants à résister ; quant à ceux qui peuvent lutter ou qui pensent le pouvoir, on emploie les armes contre eux. Mais pour que la guerre soit juste, il ne faut pas l’exercer avec moins de religion qu’on a coutume d’en apporter dans la distribution de la justice. »

[4]. Falih Mahdi, Fondements et mécanismes de l’État en islam : l’Irak, L’Harmattan, 1991, p. 133.

[5] Olivier Hanne (Les frontières en Islam – Entre unification impérialiste et fractionnement opportuniste, Communio 2019/6 (N° 266), pages 33 à 45) observe la manière dont l’affrontement avec Byzance avait exacerbé la vision manichéenne de l’espace dans l’Islam médiéval : « Le monde serait constitué de deux « demeures ». Dans le dar al-islâm (« demeure de l’islam »), la paix règne, l’homme obéit aux lois de Dieu et à ce que le Coran pose comme licite. Or, justement, ces lois sont appelées hudûd, « frontières ». L’unicité divine (tawhîd) est proclamée et nul ne songe à adhérer à l’infidélité. La Umma y est rayonnante. Au-delà des frontières se situe le dar al-harb (« demeure de la guerre »), un monde barbare et chaotique (la jahiliya), hostile à l’islam, où les fidèles sont persécutés, isolés, où règnent le taghût, la « transgression » et le péché sous toutes ses formes (harâm). Ici, les musulmans sont vivement appelés à rejoindre la Umma en faisant leur émigration (la hijra), comme Muhammad avant eux. Tous les fidèles doivent leur venir en aide par le jihâd. »

[6] Cf. Le Coran. Édition et trad. de l’arabe par Denise Masson, 1967. Bibliothèque de la Pléiade.

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8 réponses

  1. Comment des gens de votre « niveau » peuvent-ils évoquer une guerre « juste » ? En fait, vous vous faites les avocats d’un monde de sauvages, dans lequel la guerre économique veut mettre à genoux le monde du travail. Et finit en général par une guerre tout court avec des milliers de morts comme nous le voyons actuellement. Il y aurait donc des morts justes et par conséquent des morts injustes. Qui fait le tri ? Vous ? Il faut zéro mort, et lutter pour la paix. Pas la paix par la guerre. Quelle honte !!!!

      1. Ce que je considère, pour ma part, c’est qu’une guerre doit avoir un but, parce qu’une guerre sans but, c’est une guerre sans fin qui accumule les victimes collatérales et devient, donc, tout sauf une guerre juste.
        Les Ukrainiens ont pour but de faire cesser les hostilités russes, c’est certain, mais est-ce un but qu’ils ne peuvent obtenir que par la guerre ? Peuvent-ils d’ailleurs seulement l’obtenir par la guerre ? J’ai toujours été d’avis que non, et je ne crois pas que la réalité du terrain me démente encore.
        Quant aux Israéliens, si l’on comprend que, dans un premier temps, leur offensive sur l’Iran visait à le priver de ses capacités nucléaires actuelles ou futures, ce qui est assurément légitime compte tenu de l’hostilité du régime des Mollahs contre l’État hébreux , on a rapidement constaté que la stratégie israélienne se dispersait dans tous les sens après que les frappes aériennes sur les sites d’enrichissement d’uranium se soient révélées infructueuses (d’où l’intervention des Américains obligés, encore une fois, de venir à leur rescousse ; dans l’espoir de précipiter, justement, le conflit vers une issue ?).
        On parle maintenant de « changement de régime », un objectif dans un premier temps pourtant nié par les autorités israéliennes et, surtout, que la guerre permet très rarement d’atteindre à moins qu’elle ne devienne totale et, à n’en pas douter, extrêmement meurtrière. Le peuple iranien qu’une telle guerre martyriserait remerciera-t-il alors autant qu’on le souhaiterait le « libérateur » israélien ? C’est un pari très risqué qu’à l’instar de notre Président, pour une fois, je ne recommanderais pas aux Israéliens de prendre.
        Les guerres les plus brèves et, surtout, les moins meurtrières ne sont pas ces fameuses « guerres justes » que vous évoquez. Elles sont au contraire arrêtées : j’entends par là qu’elles visent un objectif précis, atteignable et prennent fin sitôt qu’il est atteint. Elles ne mobilisent les forces vives d’une Nation que sur un temps limité et tendent vers à un retour rapide à la normale. Ce sont des guerres par intérêt ; ainsi, le belligérant, une fois son intérêt atteint, sait que poursuivre les hostilités lui nuirait plus qu’autre chose, en phagocytant, par exemple, son économie et ses forces vives, et cherche de lui-même à mettre fin aux conflits, comme tant de traités de paix l’ont fait autrefois dans notre Histoire.
        Mais la « guerre juste », elle, mêle la morale et toute la panoplie de ressentiments dont est capable notre espèce au conflit : ce sont des guerres aveugles, sans but et, donc, sans fin. Combien en a-t-on déjà vu, de ces guerres justes, s’éterniser des décennies durant pour aboutir à une retraite dans l’humiliation sans aucun des buts prétendument recherchés n’ait été atteint ?

        1. Les Ukrainiens ont été attaqués et se battent pour la survie de leur pays et de leur nation. La crapule de Poutine voient d’ailleurs de dire que ce pays n’existait pas… Pareil pour les Israéliens que les Iraniens veulent jeter à la mer…Oui, c’est facile de voir quelles sont les guerres justes quand vous êtes agressé…

  2. Les chimpanzés savent aussi faire la guerre pour défendre leur territoire;la guerre des chimpanzés de Gombe de 1974 à 1978!!

  3. Et vas-y que je te justifie toute violence avec Hugo Grotius, plus moderne y a pas. Et vous trouvez que « la guerre apparaît juste pour l’Ukraine attaquée par les Russes » !!!!! Bravo, ça c’est un jugement sûr, émis par quelqu’un de haut niveau. Et pourquoi citez vous l’Islam , le Coran ? Et rien sur la Bible qui ne manque pas de faits guerriers inspirés par cette entité nommée Dieu. Donc, une guerre st juste :
    – si sa cause est juste, ce qui est le cas si la guerre est faite pour se défendre,
    -pour recouvrer ses biens ou plus généralement son « dû »,
    – pour punir d’exactions.
    Par conséquent par exemple, la guerre des Algériens pour se libérer de la colonisation française était  » juste  » à ces trois titres et la notre à leur égard injuste. Et si le vainqueur est l’attaquant, c’est quoi comme guerre ? Aucune guerre ne peut se justifier par une paix future, aucune cause ne vaut un seul mort. Visiblement, ce n’est pas votre vision. Peut-être préférez-vous des morts pas blancs, pas chrétiens, pas éduqués, pas riches ???? Nous nous devons de lutter pour la vie et la paix.

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