La prochaine élection présidentielle pointe le bout de son nez et la question de l’« union des droites » agite tout particulièrement le milieu politique. Qu’en pensent les libéraux ?
« Union des droites » : tel est le mot d’ordre lancé par des hommes politiques et des intellectuels à l’approche de la prochaine élection présidentielle. L’expression se comprend aisément au même titre que la tactique qu’elle recouvre. En effet, la droite de la droite sait bien qu’elle ne pourra pas l’emporter sans un excellent report des voix de la droite. La tactique de Marine Le Pen lors des dernières élections présidentielles a été de réaliser le meilleur score possible au premier tour pour conduire à une dynamique imparable au second, mais elle n’a pas correctement fonctionné. Car il ne suffit pas d’arriver en tête ou même de réaliser un score très élevé si on ne peut disposer au second tour d’une réserve de voix suffisante.
Il apparaît donc indispensable pour le futur candidat du Rassemblement National de s’agréger les voix de la droite. Le problème vient du fait que celle-ci ne veut généralement pas se compromettre avec celle-là . Certes, Eric Ciotti a franchi le pas l’année dernière, mais il n’a emmené avec lui qu’une partie réduite des Républicains. Quant aux autres mouvements d’extrême droite ou de la droite dite nationale, ils pèsent trop peu et leurs dirigeants veulent conserver une « visibilité » présidentielle de peur de disparaître du paysage politique.
A droite, les ambitions présidentielles s‘aiguisent et il existe une bonne dizaine de candidats potentiels ou d’ores et déjà déclarés, ce qui semble faire beaucoup compte tenu de la relative modestie des troupes des Républicains à l’Assemblée nationale. Mais, au-delà de différences parfois profondes, une alliance avec le RN semble très éloignée de leur ordre du jour.
Comment se situent les libéraux au regard du mot d’ordre de l’« union des droites » ?
Le libéralisme et la droite
Historiquement, le libéralisme est de gauche et il va le demeurer jusqu’au milieu du XIXe siècle. Les libéraux font partie des modérés sous la Révolution française, aussi éloignés des sanguinaires de l’extrême gauche que des réactionnaires de l’extrême droite. Sous la Restauration, Benjamin Constant est le chef des « Indépendants », puis de la « gauche libérale ». En 1850, le grand économiste Frédéric Bastiat siège à gauche à l’Assemblée. Par la suite, les libéraux vont insensiblement se déporter, plus exactement se trouver déportés, vers la droite. C’est le phénomène bien connu du « sinistrisme ». La radicalité de la gauche et de l’extrême gauche pousse les libéraux à se rapprocher des conservateurs. A la fin du XIXe siècle, les libéraux siègent au centre droit.
Aujourd’hui, on parle couramment de « droite libérale ». Actuellement, l’homme politique libéral le plus important, David Lisnard, ne cache pas ses opinions d’homme de droite, même si son parti, Nouvelle Energie, comprend aussi des centristes revendiqués et même s’il est partisan de primaires largement ouvertes, de la droite nationale aux centristes de diverses obédiences. En revanche, aucun homme politique libéral n’a jusqu’à présent plaidé en faveur d’une « union des droites ». Cela s’explique par deux raisons principales. La première est tactique : une alliance avec l’extrême droite ferait perdre à la droite classique l’essentiel des voix centristes ou tout simplement modérées. La seconde est plus profonde. Elle tient à des raisons de fond que nous allons exposer brièvement.
Ce qui sépare les libéraux de l’extrême droite : la sécurité et l’immigration
La première différence entre extrémistes de droite et libéraux tient à la question de la sécurité et, partant, de l’immigration. Pour Marine Le Pen et le RN, la chienlit s’est installée depuis plusieurs décennies et ce, en dépit de leurs mises en garde répétées : l’ordre public n’est plus assuré, la délinquance explose au même titre que l’immigration, les deux faits étant liés.
Les libéraux ne nient évidemment pas ce que tout le monde de bonne foi peut constater : un accroissement exponentiel des incivilités, une croissance globale de la criminalité, une sur-délinquance étrangère ou d’origine étrangère, une hausse inédite dans l’Histoire de France de l’immigration et une partie des immigrés rétive à toute intégration.
Pour autant, ils font le départ entre une politique sécuritaire qui risque de mener à l’arbitraire, d’une part, et le fait d’assurer autant que possible la délicate harmonie entre la liberté et la sécurité, d’autre part. Ils refusent de faire des immigrés des bouc-émissaires et ils savent parfaitement que des frontières hermétiques ne seraient ni souhaitables, ni même réalistes.
C’est l’occasion de dire que les libéraux ne sauraient être accusés, comme ils le sont par les extrémistes de droite, d’angélisme ou de laxisme avec des frontières ouvertes à tout va. Ils se sont toujours opposés à l’immigration « de confort » avec des personnes attirées par la générosité du « modèle social » français. Cela nous permet de faire la transition vers le second grand point de différence.
Ce qui sépare les libéraux de l’extrême droite : l’économie
Cette seconde différence entre les libéraux et les extrémistes de droite est peut-être la plus profonde, bien qu’elle soit trop souvent passée sous silence ou du moins édulcorée. Depuis qu’elle est à la tête du RN, Marine Le Pen n’a jamais varié sur sa ligne économique et sociale, qui est clairement de gauche. Nous n’irons pas jusqu’à dire avec Eric Zemmour que son programme est « socialiste », mais il est clair que ses propositions sont antilibérales. Ne jurant que par l’État, elle ne s’oppose nullement au « modèle social » français, bien au contraire ; elle veut simplement (pour autant que cela soit possible au regard tant de la jurisprudence du Conseil constitutionnel que des règles communautaires et internationales…) le réserver aux « Français de souche » ou à tout le moins à ceux qui résident régulièrement sur notre sol, tout en coupant quasi-totalement les vannes de l’immigration.
En contrepoint, les libéraux considèrent que notre « modèle social » est en lui-même un monument étatiste, donc néfaste, et au surplus branlant. Ils estiment également qu’il constitue un appel d’air pour des immigrés qui entendent s’installer en France pour en profiter plutôt que pour lui apporter leurs compétences. Ils plaident en faveur d’un État puissant, mais limité, puissant parce que limité, et réduit pour l’essentiel à ses missions régaliennes : sécurités intérieure et extérieure du territoire, justice et relations internationales. Les différences avec le programme nationaliste, populiste et social du RN sont donc patentes.
La situation pourrait-elle changer ?
Un rapprochement entre les libéraux et les extrémistes de droite est-il pourtant envisageable ? La personnalité de Jordan Bardella semble moins clivante que celle de Marine Le Pen, mais le nouveau président du RN souffre justement d’un manque apparent de convictions. Ses circonvolutions entre les deux tours des élections législatives de l’année dernière ont été l’un des facteurs décisifs de l’échec relatif du RN (en dépit d’un score élevé, ne l’oublions pas). C’est toute la difficulté pour l’extrême droite, nous le disions en liminaire : conserver ses électeurs tout en élargissant suffisamment sa base. Mais à vrai dire, tant que l’extrême droite française restera… extrême, nous ne voyons guère comment elle pourrait rallier les suffrages des conservateurs bon teint et des libéraux, et comment elle pourrait opérer un virage « à l’italienne ». Nous sommes également sceptiques sur l’entreprise de libéralisation du RN entamée par Eric Ciotti après son alliance avec lui.
Un facteur doit cependant être pris en considération : la radicalisation accrue de l’extrême gauche. Les outrances quotidiennes des Insoumis ont déjà permis aux parlementaires RN d’apparaître autrement plus « fréquentables ». Le fait que Jean-Luc Mélenchon et ses troupes représentent aujourd’hui le danger numéro un pour les libertés, incite à penser qu’entre deux représentants du populisme au second tour de l’élection présidentielle, le candidat du RN pourrait l’emporter par défaut. Mais on peut aussi se dire que les membres du RN nourrissent des ambitions plus élevées que d’être considérés comme une simple roue de secours contre l’islamo-gauchisme…