Ceux qui s’inquiètent à juste titre des assauts de l’idéologie woke ont aussi des motifs de satisfaction et d’espoir : de récentes prises de position démontrent, faits à l’appui, l’inanité de cette idéologie, ses contradictions, les aberrations qu’elle promeut. En ce sens, il convient de noter une parution remarquable, due à Jean Szlamowicz, un universitaire qui a « de l’ancienneté » dans la lutte contre le politiquement correct : il s’agit de de son livre « Les moutons de la pensée. Nouveaux conformismes idéologiques » (Editions du Cerf, 2022). Spécialiste de la linguistique, l’auteur commence par inventorier les termes passe-partout véhiculés par le nouveau militantisme intellectuel : décolonisation, intersectionnalité, déconstruction, racisme systémique, transphobie, genre, islamophobie, binaire, inclusion, appropriation culturelle, domination, etc. Szlamowicz ne ménage pas ses mots : il y a dans ces notions, écrit-il, beaucoup d’imposture, beaucoup d’hypocrisie, beaucoup d’ignorance, auxquelles s’ajoute l’obsession du militantisme. Les formules woke ouvrent la voie à une carrière universitaire, un financement généreux, des bourses et la participation à des conférences et des colloques scientifiques. Des « comités d’éthique » et des « observateurs » ont surgi dans les universités et ailleurs, jouant le rôle des anciens commissaires politiques. La censure est largement pratiquée. Il n’est pas correct de dire, par exemple, « la colonisation de la planète Mars » ; il faut dire « l’envoi d’êtres humains sur Mars » car la « colonisation » rappelle un passé détestable et peut traumatiser les descendants d’esclaves. Les nombreux exemples donnés par l’auteur sont stupéfiants.
L’enjeu principal des nouvelles idéologies est d’imposer l’idée qu’il existe des maladies graves dont nous souffrons sans le savoir et dont, par conséquent, nous devons guérir. Il n’est pas rare qu’une injustice soit inventée juste pour la dénoncer (les concepts que j’ai cités précédemment sont en fait, avec d’autres, des délations). Tout est oppression, nous avons affaire à un discours de suspicion, de dénonciation et de justification. L’idée que nous vivons dans une société patriarcale conduit à valoriser le féminisme, catégorie toujours positive, alors que le « masculinisme » a, dès le départ, des connotations négatives. Il est curieux que le féminisme militant se manifeste dans les pays occidentaux, où l’égalité des sexes est inscrite dans la Constitution, tandis que les graves violations des droits des femmes dans les pays musulmans sont ignorées. La célèbre théoricienne féministe Judith Butler a même déclaré que les femmes qui résistent aux talibans jouent le jeu de l’impérialisme culturel américain ! Comme dans d’autres cas, le terme « patriarcal » est devenu un slogan qui a perdu sa pertinence conceptuelle. Un autre slogan est celui d’« inclusion », un mot utilisé sans modération, sans objet précis et sans justification. L’obsession de l’inclusion est la prétendue « écriture inclusive », une aberration qui a encore pas mal d’adeptes et qui, si elle était adoptée, détruirait tout simplement la langue française. Szlamowicz souligne que tout part de la confusion entre genre grammatical et identité sexuelle, ce qui a favorisé l’émergence de la thèse fantaisiste selon laquelle les femmes ont été exclues du langage par des groupes d’intellectuels misogynes…
Les études de genre, en vogue aujourd’hui, sont en fait l’expression du militantisme progressiste prédominant dans de nombreuses universités ; leur fragilité scientifique est contrebalancée par une grande agressivité idéologique. Enfin, pour Szlamowicz, l’obsession de certains (parmi eux, malheureusement, beaucoup de jeunes) de devenir « trans » est l’expression d’un narcissisme identitaire poussé au paroxysme. Mais quand on vous dit que « tout est construction sociale », vous en arrivez à croire que tout est permis.
La deuxième grande section du livre est consacrée au « révisionnisme culturel ». Et voici, dès le début, des exemples surprenants de « privilèges masculins ». Il semble que les mathématiques soient un instrument du patriarcat, et même certains chercheurs y voient une manifestation scandaleuse du racisme et de la marginalisation des minorités sexuelles. L’utilisation des majuscules est une autre forme d’oppression, c’est pourquoi l’université canadienne Mount Royal de Calgary les a bannies, estimant que la suppression des symboles hiérarchiques est un pas en avant dans le processus de décolonisation. Toujours au Canada, les médecins « autochtones » ont reçu des subventions importantes, car les facteurs de risque du cancer sont aussi des « symptômes du colonialisme ».
S’il est admis qu’il existe un « privilège blanc », alors la décolonisation devient une nécessité urgente et permanente. Une « pédagogie de la diversité » de plus en plus agressive passe par exemple par « la découverte des racines africaines de la France ». Un tel projet implique de nier des siècles d’histoire, de nier l’appartenance à l’Europe et de se focaliser sur le passé récent, avec une immigration africaine massive. Les Européens semblent stigmatisés à jamais, car ils ont pratiqué la traite des esclaves dans le passé, alors que les Arabes et les Turcs sont exempts de tels reproches. L’antiracisme est en effet devenu une purge culturelle, dans la glorieuse tradition des Soviétiques et de la révolution « culturelle » chinoise. Blâmer les Blancs est un exercice rédempteur qui trouve un terrain favorable dans la curieuse propension à l’autoflagellation, à s’accuser de péchés imaginaires.
Le livre de Jean Szlamowicz impressionne par sa rigueur et par les qualités de polémiste de l’auteur. Et c’est, en fin de compte, un acte de résistance au nouveau terrorisme idéologique.
qu’elle soit française ou Goncourt, chacun saura bien voir que je ne suis pas académicien ;
même pas normalien ou professeur d’université comme l’auteur ;
sensible à votre article, j’ai acheté l’ouvrage ; et comme souvent quand il est fait de la pub pour un bouquin, je ne tarde pas à être déçu ;
pourquoi ? Sauf à être contredit, ce que je veux bien, je prétends avoir trouvé trois fautes d’accord à la page 15, deux autres à la page 37 et une à la page 39 ;
je guette les prochaines…
Christian B.
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