Le wokisme, tout le monde en parle, mais rares sont ceux qui peuvent le définir avec précision. L’ouvrage Face à l’obscurantisme woke donne aux lecteurs les clés pour mieux cerner ce phénomène. Sous la direction des universitaires Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador et Pierre Vermeren, il est rédigé par une vingtaine d’auteurs de spécialités différentes. La richesse de cet ouvrage tient au fait qu’il présente le mouvement woke sous différents angles : philosophique (notamment l’opposition entre libéralisme et wokisme), économique (le rôle des grandes entreprises mondialisées), religieux (les racines protestantes, les liens avec l’islamisme) ou encore psychologique (les biais cognitifs).
On y apprend, par exemple, à la lumière de la sociologie durkheimienne, que le wokisme serait la manifestation d’une régression ; le passage d’une « solidarité organique », fondée sur le sentiment d’appartenance à un collectif abstrait, à une « solidarité mécanique » fondée sur le sentiment d’appartenance à une communauté identifiable. Les militants woke analysent en effet tout sous le prisme de la défense des minorités, de la lutte contre le racisme, la colonisation ou les discriminations. Ils en arrivent à s’attaquer à des disciplines qui n’ont pas vocation à être politisées comme la grammaire, les mathématiques ou la biologie. Ce prisme fait de l’idéologie woke l’héritière du postmodernisme philosophique, un courant critique de la modernité et de l’universalisme.
La dangerosité de ce mouvement tient au fait qu’il transforme des opinions partagées par une minorité d’universitaires ou de militants, à l’instar de Judith Butler, comme des vérités scientifiques, ce qui explique plutôt bien le tournant idéologique pris par certains départements de sciences sociales (études sur la « race », études de genre, fat studies), au détriment de toute rigueur méthodologique. Difficile de ne pas faire le lien avec Peter Boghossian, un universitaire américain qui a réussi à publier des études parodiques dans des revues académiques de sciences sociales, dont l’une portait sur la « culture du viol » dans les parcs à chiens.
Une chose est sûre : les militants woke n’ont rien des théoriciens ou des intellectuels ; ils ressassent avant tout des dogmes. Pour Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS et politologue, ces pseudo-philosophes s’inspirent directement de la French Theory : « une bouille pseudo-philosophique (…) mêlant confusément les références à des auteurs comme aussi différents que Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze (…) ».