Matthieu Creux et Antoine Violet-Surcouf sont des spécialistes de l’influence numérique. Ils dirigent le cabinet Forward Global qui fournit des services et des technologies relatifs aux risques numériques, économiques et informationnels.
Dans ce livre, ils proposent de nous expliquer comment la propagande djihadiste a conquis le web. S’ils soulignent d’emblée que les deux termes peuvent paraître antinomiques – la propagande visant à séduire et le terrorisme, au contraire, à instiller la peur – ils rappellent que, selon les terroristes islamistes eux-mêmes, « le djihad des médias, c’est 50% du djihad ».
Les réseaux sociaux : terrain de jeu favori des propagandistes terroristes
Les auteurs retracent l’évolution de cette propagande d’Al-Qaïda, fondée au début des années 1990 – qualifiée de maison-mère du djihadisme contemporain –, très centralisée, qui ne concevait les médias en ligne « que comme un complément, un prolongement numérique de leur activisme “physique” » à Daesh, arrivée dans le paysage au début des années 2010, largement décentralisée, qui « intègre Internet à sa stratégie globale et s’en sert comme arme de propagande, de recrutement et de guerre psychologique ».
A cet égard, il faut noter que « l’avènement des réseaux sociaux et des premières messageries instantanées » ont représenté « un nouvel âge d’or pour la propagande djihadiste en ligne », notamment parce que ce sont des individus, et non plus une organisation, qui ont pris la main. D’un certain point de vue, selon Creux et Violet-Surcouf, la propagande terroriste a ainsi commencé à échapper à ses seuls concepteurs.
Il est même possible de considérer que Daesh a pratiqué une forme de « crowdsourcing » (production participative) en matière d’information et de propagande puisque, à l’apogée du groupe terroriste en février 2015, « ses sympathisants publiaient en son nom près de 100 000 messages par jour sur le seul réseau social Twitter ».
Les auteurs nous convainquent également que ces propagandistes terroristes sont loin d’être des amateurs. Au contraire, ils ont largement montré qu’ils étaient des professionnels. De l’image d’abord avec l’utilisation de symboles, de couleurs, de logos, sigles et drapeaux, de l’apparence vestimentaire, de la gestuelle… Des professionnels des mots ensuite, puisqu’ils maîtrisent parfaitement l’art du récit (ou storytelling), notamment en récupérant et détournant les valeurs traditionnelles de l’islam (prédestination, honneur solidarité), en désignant l’ennemi et en se fixant des objectifs (rétablir le califat, mettre fin à l’humiliation).
Ils sont aussi des professionnels des supports ou vecteurs puisqu’ils ont été capables de publier des vidéos, des magazines en plusieurs langues, des « spots » promotionnels, des tweets par centaines de milliers nous l’avons dit, des forums en ligne, des chaînes Telegram ou WhatsApp, des chants, des communiqués de presse, des discours-fleuve, des prières, des émissions de radio, des tracts, des commentaires haineux sur les réseaux sociaux, des approches directes sur les messageries instantanées, etc.
Tout cet arsenal médiatique a été mobilisé à la fois pour terroriser (en publiant des images traumatisantes), rassembler et recruter.
Les ressorts psychologiques de la propagande
Mais les terroristes islamiques ne s’appuient pas que sur les techniques médiatiques pour avancer. Ils utilisent aussi les techniques de persuasion et de manipulation les plus sophistiquées (biais cognitifs, nudge, neurosciences…). « Peurs irrationnelles, sentiment d’inutilité sociale ou d’injustice, malaise adolescent, quête identitaires, désir de vengeance ou de toute-puissance, recherche d’autorité… : ces vulnérabilités, finalement communes à beaucoup de personnes, représentent autant de ressorts psychologiques qui, actionnés au bon moment, dans le bon contexte et sur les bonnes personnes, font de certains esprits fragiles des proies toutes désignées pour les propagandistes terroristes », écrivent Creux et Violet- Surcouf.
Enfin, ces djihadistes se révèlent également de grands professionnels des techniques marketing (comme le « glocal » ou le « narrowcasting ») qui permettent, « grâce à un ciblage extrêmement fin des besoins des clients », de répondre très précisément à leurs attentes, « et de leur adresser des messages ultra-personnalisés ».
Matthieu Creux et Antoine Violet-Surcouf ne se contentent cependant pas de dresser un tableau de la situation. Ils proposent aussi des solutions, estimant que la lutte menée contre le terrorisme islamique ne permet pas, aujourd’hui, de faire montre de triomphalisme. Non pas que les États n’aient eu aucune victoire, mais il est légitime de se demander si leur prix n’ont pas été, parfois, trop élevés. Par exemple, depuis novembre 2001, il y a eu 16 lois principales contre le terrorisme en France avec, pour certaines d’entre elles, des mesures liberticides qui ont tendance à se prolonger dans le temps « bien au-delà de l’événement auquel elles sont supposées répondre » – jusqu’à finir par être « intégrées à l’état de droit ».
Les auteurs suggèrent donc de prendre, en quelque sorte, les propagandistes djihadistes à leur propre piège, en combattant contre eux aussi sur le terrain numérique et en usant d’une tactique appelée « influence crafting ».
Il serait trop long d’entrer ici dans le détail de la contre-stratégie recommandée par Creux et Violet-Surcouf. Indiquons-en simplement les grandes lignes, au nombre de trois :
protéger les publics vulnérables, en compliquant l’accès aux contenus de propagande terroriste et en brisant leur chaîne de diffusion ;
proposer des contenus et modèles alternatifs, en particulier en mettant en lumière les incohérences de la propagande djihado-salafiste, en contrant les raisonnements simplifiés, en brisant « l’image de marque » des terroristes ;
constituer des « task forces » multidisciplinaires comprenant les pouvoirs publics et les forces de l’ordre, mais aussi des psychologues, des universitaires, des publicitaires, des experts du marketing, du langage et des médias, des militaires, etc. Car, écrivent les auteurs, « nous sommes convaincus que c’est seulement par une réponse protéiforme et multidisciplinaire, souple et adaptative, qu’il sera possible de contrer le phénomène de la propagande terroriste de manière globale ».
Loin de recommander la création d’un « énième comité Théodule », Creux et Violet-Surcouf défendent le décloisonnement des équipes et des compétences et le fait de bousculer les acteurs dans leurs certitudes. C’est sans doute pourquoi – mais sans doute prêchent-ils pour leur paroisse – ils défendent l’idée de faire appel à des acteurs privés. Cela dit, les acteurs publics n’existant pas vraiment, il serait inconséquent de ne pas mobiliser ceux qui disposent de l’expertise, des méthodes et des outils de contre-propagande.
Le livre de Matthieu Creux et Antoine Violet-Surcouf fait vraiment œuvre utile en décortiquant cette fabrique de la propagande islamiste. Il complète, nous semble-t-il, les derniers ouvrages de Florence Bergeaud-Blacker (« Le Frérisme et ses réseaux »), de Jean-Paul Brighelli (« L’école sous emprise »), de Leslie J. Shaw et Alexandre del Valle (« L’islamisme à la conquête des entreprises ») ou encore de Médéric Chapitaux (« Quand l’islamisme pénètre le sport »). Tous démontrent que la guerre que nous mène l’islamisme est totale et multiforme. En avons-nous pris pleinement conscience ?
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Une réponse
Dommage que toutes ces capacités intellectuelles et techniques soient utilisées pour faire le mal.
Le contraire apporterai un « plus » à l’humanité.