Sur le marché européen de l’électricité, tous les producteurs sont rémunérés au prix de l’unité la plus chère. Ce mécanisme procure au nucléaire français, très bon marché, une confortable « rente » — de l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros par an selon notre estimation. Plutôt que de la laisser se diluer dans des dépenses contestables, nous proposons de la réinjecter dans l’économie par la voie fiscale : payer l’électricité à son juste prix de marché deviendrait une forme de contribution sociale généralisée, en partie restituée aux ménages sous la forme d’un impôt négatif.
Un marché où chacun est payé au prix du plus cher
Connaissez-vous cette marchandise dont la concurrence n’est que d’apparence ? On sélectionne les produits réputés les plus compétitifs, on leur attribue des volumes de vente censés correspondre aux capacités de chacun… mais, par la force technico-économique irrésistible d’une activité industrielle très particulière (1), tout le monde est payé au prix du plus cher. Cette marchandise, c’est le kilowattheure (kWh) électrique.
La règle a une conséquence directe : plus les coûts de production d’un fournisseur sont bas et ses volumes élevés, plus sa marge — sa « rente commerciale » — est importante. À ce jeu particulier mais incontournable, le kWh nucléaire ne craint personne. Il porte principalement la marque d’EDF, détenue à 100 % par l’État — et cela malgré les manipulations dont l’attribution des volumes de vente fait l’objet de longue date de la part de Bruxelles.
La rente cachée du nucléaire français
L’an dernier, le parc nucléaire français a produit quelque 380 TWh (380 millions de MWh). Dans un marché européen redevenu réellement concurrentiel — et donc rapidement débarrassé de toute nouvelle production éolienne — ce volume pourrait aisément atteindre 430 TWh.
Que fait l’État, propriétaire d’EDF, de la rente que lui procure cette production, maintenant que l’ARENH a vécu ? Essayons d’en évaluer le montant, aujourd’hui et à terme. L’estimation qui suit s’appuie sur les données « day-ahead » publiées pour 2025 par EPEX Spot et ENTSO-E.
Combien vaut-elle ? Le calcul
En 2025, le nombre d’heures durant lesquelles le prix spot du MWh a dépassé 110 euros dans l’Union européenne se répartit ainsi :
Pays
Heures > 110 €
dont > 150 €
dont > 200 €
France
≈ 800
275
75
Italie
≈ 450
150
55
Espagne
≈ 650
200
75
Allemagne
≈ 1 750
600
200
De ces données, on peut retenir que la totalité de la production nucléaire française a forcément été sollicitée au moins 1 200 heures par le système électrique européen, réparties comme suit : 650 heures à plus de 110 euros, 400 heures à plus de 150 euros et 150 heures à plus de 200 euros. En appliquant à chaque seuil un coefficient de dépassement de 15 %, on obtient des prix effectifs de 127, 173 et 230 euros.
Une production de 430 TWh représente en moyenne 50 000 MWh par heure. La recette brute encaissée durant ces trois paliers s’établit donc à :
En retranchant le coût de production du MWh nucléaire estimé à 72 euros (2), soit 72 × 50 000 × 1 200 ≈ 4 320 millions d’euros, la rente nette encaissée par EDF en 2025 ressort à environ 5 milliards d’euros.
Une estimation très sensible aux pics de prix
Toute l’incertitude de ce calcul tient à deux paramètres : le nombre exact d’heures de dépassement (nos 1 200 heures) et, surtout, l’ampleur des dépassements atteints lors des périodes de pénurie de puissance pilotable. En revanche, savoir combien de pays dépassent simultanément les seuils importe peu, dès lors que la pleine puissance du nucléaire français est déjà sollicitée.
Un exemple donne la mesure de cette sensibilité : 10 heures supplémentaires facturées à 500 euros le MWh — prix atteint en Allemagne dans la nuit du 23 au 24 juin 2026 — représentent aussitôt 250 millions d’euros de revenu supplémentaire pour EDF.
Sans grand risque de se tromper en ordre de grandeur, on peut donc estimer la rente nucléaire nette mise à la disposition de l’État entre 4 et 5 milliards d’euros par an aujourd’hui, et la voir dépasser 5 à 6 milliards à un horizon de 10 à 15 ans.
Que fait l’État de ce pactole ?
Reste à savoir ce que le propriétaire d’EDF fait de cette manne, dans l’intérêt de l’entreprise comme du consommateur. Le bilan invite à la vigilance : investissements à fonds perdus dans l’éolien, tarifs garantis sur vingt ans par des contrats très déséquilibrés… Lorsque les gestionnaires de réseau sont contraints d’absorber des kWh éoliens dont le système n’a nul besoin, ils doivent écarter d’autres productions pourtant moins chères. L’écart entre les tarifs éoliens garantis et les prix parfois négatifs pratiqués en temps réel est, in fine, payé par le contribuable.
Le pouvoir, lui, attend beaucoup du CfD (« contrat pour différence »), ce commerce administré présenté comme performant pour soutenir le niveau de vie et l’activité. Mais 4 à 5 milliards d’euros suffiront-ils à la fois à remettre EDF sur les rails de la prospérité industrielle et à guérir les Français de l’érosion de leur pouvoir d’achat ? La situation financière très dégradée d’EDF, celle tout aussi préoccupante de son unique actionnaire et la montée des revendications permettent d’en douter.
La solution : recycler la rente par l’impôt
Le moins mauvais service à rendre au pays consiste à réinjecter la rente nucléaire dans l’économie avec le meilleur rendement possible. Or seule la voie fiscale permet de le faire de façon ciblée et soigneusement dosée.
L’idée est la suivante : payer l’électricité à son juste prix de marché doit être considéré comme une contribution — une sorte de CSG — au service d’une dynamique industrielle performante d’EDF, profitable à tous et génératrice de revenus croissants. Or ces revenus croissants n’ont qu’un débouché logique : un impôt négatif, croissant lui aussi, qui en restitue une partie aux ménages. C’est là toute l’idée d’une facture d’électricité acquittée « comme une CSG partiellement récupérable ».
Le bouclage continu de ce cycle vertueux reste hélas inconcevable pour une France placée sous suzeraineté bruxelloise.
(2) Pour EDF, c’est 79,6 euros le MWh, principalement en raison de la rémunération du capital et du coût économique de l’exploitation du parc. Mais, pour une CRE (Commission de Régulation de l’Énergie) connaissant mieux que l’exploitant les contraintes technico-économiques de cette exploitation et ayant le dernier mot c’est seulement 60,3 euros auxquels elle a généreusement rajouté 4,1 euros pour tenir compte de la rémunération du capital. De fait, dans le cadre du Contrat pour Différence, elle n’autorise l’opérateur historique à jouir pleinement de sa recette commerciale que jusqu’à 78 euros le MWh. Au-delà, tout ou partie de cette dernière lui est confisqué. Une gestion aussi sommairement administrée du probable coût marchand de la production d’EDF à la cote mal taillée de 72 euros le MWh ne peut que léser tout le monde.
Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
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