Auteur d’une Histoire impertinente de la pensée économique (Ellipses, 2016) et d’un Balzac (Ellipses, 2021), Alexis Karklins-Marchay vient de signer un livre fort instructif qui passionnera à n’en pas douter le lecteur s’intéressant aux grands enjeux économiques de notre temps. S’il comporte notamment un excellent panorama de l’histoire du libéralisme (première partie du livre), le livre est surtout – comme son titre l’indique clairement – un plaidoyer pour un « libéralisme humaniste », pour un « autre libéralisme » (p. 36), un libéralisme – comme on entend souvent dire – « à visage humain », qui ne serait pas prioritairement mû par la recherche du profit et qui intègrerait aussi pleinement les grands défis sociaux ou sociétaux de notre époque. En clair, il prône un libéralisme qui prendrait ses distances avec le « libéralisme de laissez-faire », incarné au XXe siècle par un Friedrich Hayek ou un Milton Friedman, et qui tiendrait compte des critiques actuelles qui lui sont souvent adressées. Bref, l’auteur plaide pour un renouvellement du libéralisme afin qu’il puisse réenchanter les citoyens, peu portés d’ordinaire, il faut bien le dire, à le défendre dans notre pays.
Dès l’introduction (« le libéralisme en crise »), l’auteur expose clairement les principales attaques dont le libéralisme est aujourd’hui la cible (voir la sous-partie intitulée « Les sept péchés capitaux du libéralisme »). Non qu’il y adhère forcément sur tous les points : c’est plutôt une réalité, que l’on peut regretter mais que l’on ne saurait escamoter. Mais alors qu’Alexis Karklins-Marchay se montre remarquable vulgarisateur (au sens positif du terme) dans la partie de son livre consacrée à l’histoire du libéralisme, il semble prôner un infléchissement du libéralisme plutôt que de de chercher à convaincre son lecteur que le libéralisme classique, le libéralisme de laissez-faire est en fait la solution qui permettrait à notre pays de renouer avec une prospérité durable et le plein emploi.
Selon Alexis Karklins-Marchay, nul besoin d’inventer ce « libéralisme humaniste », qui existerait déjà : ce serait l’ « ordolibéralisme », un terme renvoyant initialement (comme l’auteur le rappelle) au groupe d’économistes allemands qui s’étaient constitués autour de la revue ORDO, créée par Walter Eucken et Franz Böhm en 1937, tous deux professeurs à l’université de Fribourg (p. 39). Certes, Les ordolibéraux partagent bien des idées avec les libéraux classiques, dont ils se différencieraient néanmoins de manière importante en accordant à l’État un rôle central d’arbitre et de garant des libertés fondamentales : liberté d’entreprendre, de contracter, de commercer, etc. Pour les libéraux de l’école autrichienne, tel Hayek, il existe un « ordre spontané » résultant du libre jeu des actions et des interactions individuelles, alors que pour les ordolibéraux, le marché procèderait d’une armature juridique première rendant précisément la liberté individuelle possible (p. 40). Que faut-il en conclure ? « La conséquence politique en est, écrit Alexis Karklins-Marchay, qu’il faut un État actif pour s’assurer du caractère effectif de la liberté économique, du respect de la concurrence, de la liberté des prix et de l’absence d’ententes entre les producteurs. Un État qui se tient à l’écart des pressions de toute nature et qui conserve son indépendance. Un État qui intervient aussi pour aider ceux qui en ont besoin, dans la mesure où le capitalisme libéral provoque des changements et des tensions permanentes » (p. 41).
Alexis Karklins-Marchay estime ainsi que seul l’ordolibéralisme pourrait réconcilier les Français avec les fondements du libéralisme. Le marché n’étant pas la projection d’une utopie, mais plutôt le moins mauvais moyen d’allocation des ressources, il peut lui arriver d’être défaillant, de donner lieu à certaines « dérives », ce qui justifierait selon l’auteur l’intervention de l’État dans l’économie – une intervention, comme il l’écrit, « raisonnable et raisonnée ». On peut entendre l’argument de l’auteur, et l’on est même d’accord avec lui lorsqu’il appelle de ses vœux « un État qui se (tienne) à l’écart des pressions de toute nature et qui conserve son indépendance » (p. 41). (N’est-ce pas ce qu’écrivait Ayn Rand lorsqu’elle défendait l’idée d’une séparation complète entre la politique et l’économie afin de rendre impossible le « capitalisme de connivence » et afin que le gouvernement puisse pleinement jouer son rôle consistant à empêcher les individus de se porter tort les uns aux autres en ayant recours à la violence illégitime ?) Mais l’on ne saurait suivre l’auteur lorsqu’il plaide pour un État qui non seulement sache corriger les éventuelles dérives du marché, mais qui soit aussi « capable d’organiser l’économie de marché libre » (p. 42). Ne serait-ce pas là retomber dans ce que Hayek appelait le « constructivisme », si présent encore aujourd’hui dans notre pays, alors qu’il conviendrait bien plutôt de redonner le goût de la liberté individuelle à nos concitoyens ? En un mot, lisons ce livre passionnant à bien des égards, mais sachons aussi rester critiques des solutions proposées par l’auteur : il n’y a pas à vouloir rendre le libéralisme « meilleur » ou « plus humain », mais à appliquer le libéralisme tout court. Car il n’y a en vrai qu’un seul libéralisme (qu’on appellera « classique » ou de « laissez-faire », comme on voudra), qui a déjà amplement donné la démonstration, de par le monde, de sa capacité à enrichir le plus grand nombre et à répondre aux grands défis se posant à tout ou partie de l’humanité.
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