Depuis quelques mois, des entreprises françaises sortent du silence. Tribunes, collectifs spontanés (Trop c’est trop, le Cercle des entrepreneurs engagés, 300 pour la France, Le pouvoir de l’action et d’autres encore !), prises de parole personnelles : un mouvement s’installe, large et politique, complémentaire de la défense des intérêts patronaux par les organisations institutionnelles connues. Ce qui se joue n’est pas qu’anecdotique. C’est un changement de doctrine révélateur.
Ces trente dernières années, le patronat français avait fait sienne une règle simple : produire, investir, embaucher, exporter – et laisser aux hommes politiques le soin de fixer le cadre. Ce partage est révolu. Le second quinquennat du président Macron a marqué une rupture à cet égard, intervenue en deux temps : d’abord, la séquence de la dissolution et (plus encore) celle de la censure du gouvernement de Michel Barnier, qui a conduit les dirigeants économiques à se défier plus encore de la politique, dans une position de retrait prudent et circonspect ; ensuite, celle du projet de loi de finances pour 2027 qui a révélé que les différents partis privilégiaient les hausses de fiscalité (en particulier sur les entreprises) plutôt que la rationalisation de la dépense publique – y compris l’extrême-droite qui avait pourtant tenté de lisser son image vis-à-vis des chefs d’entreprise.
L’entrepreneur ne se contente plus d’observer : il élève désormais la voix
Le phénomène est mondial. Aux États-Unis, les grands dirigeants expriment une inquiétude croissance face à l’érosion d’institutions qu’on croyait acquises : indépendance de la Fed, stabilité juridique, fiabilité des statistiques publiques, liberté académique. Les milieux d’affaires américains comprennent que l’économie de marché ne flotte pas dans le vide. Elle suppose un État de droit, une justice indépendante, une monnaie crédible, une information fiable, des règles prévisibles. Sans ces fondations, le marché s’affaisse et le capitalisme de connivence triomphe.
En France, l’inquiétude est de même nature mais d’origine différente. Ce n’est pas l’excès de politisation qui menace l’économie : c’est la défaillance institutionnelle et régalienne du politique. Notre Etat cumule deux défauts : il est à la fois omniprésent administrativement mais faible dès lors qu’il faut décider et exécuter. Le résultat est sous nos yeux : une trajectoire économique illisible, des décisions retardées, une instabilité normative permanente, une vision industrielle introuvable. C’est un constat dont les entreprises ne se satisfont plus. Elles ont résolu d’intervenir.
La liberté économique n’est jamais acquise, elle doit être défendue
Leurs interventions débordent largement le seul cadre de la fiscalité et des charges. Certaines maintenant défendent la liberté économique elle-même comme condition de la prospérité collective. Elles défendent un cadre lisible, des délais raisonnables, une administration prévisible, une acceptation politique du risque. C’est précisément ce que rappellent les travaux d’économistes récemment récompensés comme Daron Acemoglu ou Philippe Aghion : sans institutions solides, pas d’innovation ; sans innovation, pas de croissance ; sans croissance, pas de modèle social viable.
L’entreprise devient ainsi un acteur civique. Loin d’être extérieure à la société démocratique, elle l’irrigue : elle investit, emploie, forme, innove, structure des territoires, supporte la création de richesse. Lorsqu’elle plaide pour une justice prévisible ou une fiscalité stable, elle ne défend pas ses intérêts : elle défend les conditions de l’investissement, de l’innovation, de l’avenir. Les Français ne s’y trompent pas : leur confiance dans les entrepreneurs reste incomparablement plus élevée qu’envers leurs élus.
Prendre la parole ne suffit toutefois pas. Le grand combat des prochaines années sera celui des idées. C’est dans les mouvements d’idées, dans les think tanks indépendants, dans leurs études, leurs notes, leurs publications quotidiennes, que se construit aujourd’hui la contre-offensive intellectuelle face à la dérive étatiste, à la fiscalité confiscatoire, à la décroissance idéologique. Ces institutions vivent de la générosité de ceux qui pensent que la liberté économique se mérite et se défend !
Pendant trente ans, les démocraties occidentales ont considéré comme acquises les infrastructures invisibles de la prospérité. Elles découvrent aujourd’hui qu’elles peuvent s’affaiblir, en leur sein et sous l’action de certains de leurs membres. Il revient désormais à ceux qui produisent, investissent et prennent des risques de défendre, explicitement et collectivement, l’environnement institutionnel dont leur activité dépend. Non pour se substituer au politique, mais pour rappeler une évidence : il n’existe ni souveraineté durable, ni modèle social viable, ni stabilité démocratique sans création de richesse préalable – et sans bataille gagnée des idées qui la rendent possible.
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