Dans un article récent, Mathieu Creson rappelle que les Français ont le taux d’épargne le plus élevé d’Europe. Les économistes keynésiens – ceux de l’Observatoire français des Conjonctures Économiques (OFCE) en tête – déplorent cette situation car pour eux, c’est la consommation et non l’épargne qui nourrit la croissance économique.
En toute rigueur, ce n’est pas vrai selon Keynes lui-même. Rappelons que Keynes est l’économiste qui, au vingtième siècle, légitime le recours à la dépense publique pour surmonter les grandes crises économiques dont le chômage de masse est l’effet principal. Or, Keynes distingue la « bonne » et la « mauvaise » épargne. La première finance l’investissement des entreprises. La seconde dort sur les comptes en banque (il s’agit de thésaurisation).
Même pour les keynésiens orthodoxes, le problème de l’épargne française vient donc moins de son haut niveau que de son affectation. L’épargne, c’est une ressource financière – un « passif » en vocabulaire comptable – qui vient d’une création de richesse et qu’il faut affecter à l’un des trois usages économiques suivants : la consommation – une « charge » en vocabulaire comptable -, l’investissement ou la liquidité, ces derniers étant des « actifs ».
Ce que les politiques n’arrivent pas à comprendre, c’est que les individus calculent et anticipent
Pourquoi les agents économiques – particuliers et entreprises – épargnent-ils pour « investir » c’est-à-dire acheter ou créer des immeubles, machines, usines, véhicules etc. qu’ils feront travailler dans le cadre d’une entreprise ? Parce qu’ils en escomptent un enrichissement futur, c’est-à-dire un revenu supplémentaire à l’avenir. Pourquoi ces mêmes agents économiques épargnent-ils pour alimenter leurs comptes en banque (ou leurs livrets d’épargne liquide) ? Parce qu’ils craignent un appauvrissement futur, soit un revenu en moins à l’avenir ; c’est pourquoi cette épargne liquide est dite « de précaution ».
L’épargne affectée à l’investissement est donc un signe d’optimisme économique tandis que la thésaurisation (l’épargne liquide) est un signe de pessimisme. Keynes pensait que les individus étaient optimistes ou pessimistes… par hasard, c’est-à-dire selon l’air du temps car pour lui, les individus ne sont que des « esprits animaux » sans discernement particulier. Cette réflexion anthropologique d’une grande pauvreté n’est pas la moindre des faiblesses de la théorie keynésienne.
Car, en vérité, les individus calculent et anticipent. Ils le font, évidemment, sur la base d’une information globale et lacunaire. Mais l’exemple de la France devrait instruire les économistes keynésiens d’une réalité socio-économique qu’il est aujourd’hui impossible d’occulter : la dépense publique est, en France, chroniquement élevée, opiniâtrement inefficace (elle grève plutôt qu’elle n’encourage la croissance) et hors de tout contrôle, de sorte que sa soutenabilité est sujette à caution. Cette incertitude soumet les Français à un avenir juridique et fiscal particulièrement menaçant. Voilà qui n’est pas bon pour les affaires, ce que Keynes lui-même n’aurait eu aucun mal à reconnaître. Aucun épargnant ne veut investir dans la perspective d’un revenu futur dont l’incertitude est aggravée par la promesse d’impôts futurs élevés, ne serait-ce que pour financer un système de retraites qui tient de la pyramide de Ponzi. Alors, les Français thésaurisent une part importante de leur revenu actuel pour faire face aux coups durs – pensions de retraite amputées, prélèvements obligatoires en hausse annoncée – qui savent les guetter au coin du bois, à plus ou moins brève échéance. Les Français ne sont pas des « esprits animaux » qui thésaurisent par hasard, mais des agents économiques lucides sur l’état économique de leur pays, quand bien même le débat public ne leur en fournit que trop rarement les clés d’analyse.

6 réponses
Tout à fait, les français sont prévoyants quand ils voient dans quel état est la France et ils savent bien que si ils ne se prennent pas en charge eux mêmes ce n’est certainement pas cet état dévoyé qui va le faire pour eux
Triste réalité en espérant que les gens ouvrent enfin les yeux!
Les Français sont fourmis car c’est un peuple de paysans, métier nécessitant d’importantes marges de sécurité car on ne sait pas l’avance le volume des récoltes et bien des régimes politiques sont tombés suite à deux ou trois années de mauvaises récoltes…
Entièrement d’accord avec vous ! Voilà des décennies que les gouvernements de notre pays n’ont eu d’autre préoccupation que de remplir le tonneau des Danaïdes.
C’est encore le cas cette fois ci : on augmente les recettes en grattant sur les Français… sans réduire les dépenses (ou si peu).
Quand on voit la liste des cadeaux et/ou gaspillages qui perdurent A TOUS LES NIVEAUX , dans notre pays, il y a de quoi être très inquiet !
Retraité ou futur Retraité, si on peut épargner, on le fait pour se prémunir d’une baisse future de nos retraites pour payer la dette. Mais rappelons nous que la fourmi est toujours mal vue, même si elle peut se préserver des aléas économiques…
Cela dit, la thésaurisation des Français se fait sur des livrets A et autres comptes d’épargne qui permettent aux banques d’investir dans l’économie productive.
Donc, I = E, peu ou prou.
Ma grande crainte, c’est qu’un abruti comme Olivier FAURE ne soit tenté de passer le théorème d’Haavelmo, jusqu’ici expérience de pensée, dans les faits, ce qui aurait pour conséquence de capturer l’épargne investie par les banques des Français en financement d’un infini crédit conso, qui irait immanquablement à l’importation, puisque nous sommes en économie ouverte et que l’offre française est insuffisante.
Alors là, adieu le multiplicateur keynésien !
C est une réaction individuelle par contre collectivement nos gaulois veulent toujours dépenser plus!!!!
Encore un paradoxe bien francais qui explique très largement nos difficultés financières car nous ne voulons pas faire d économies !!!!