Le chômage a baissé en France depuis quatre ans jusqu’aux environs de 7,3% de la population active, mais son niveau est encore sensiblement supérieur à la moyenne européenne de 5,9% fin août 2023 selon Eurostat. La baisse a d’ailleurs été en partie artificielle, liée à la montée en puissance de l’apprentissage qui profite à des centaines de milliers d’étudiants considérés dès lors comme actifs. Au troisième trimestre 2023, le chômage a tendance à remonter alors que la crise s’annonce : les cessations de paiement s’amoncèlent, les crédits sont difficiles à obtenir, les taux d’intérêts pèsent sur les trésoreries et sur les résultats, le monde se rétrécit et les exportations deviennent plus complexes, l’inflation ne ralentit guère, la guerre gronde… Mais l’environnement mondial n’explique pas tout. Le mal est sans doute autrement plus profond. Trop de Français n’aiment plus leur travail, ne veulent plus travailler.
La maladie du travail
Le montant des indemnités journalières versées par la Sécurité sociale augmente de plus de 10% par an depuis 2019. Selon le 15ème Baromètre de l’absentéisme® et de l’engagement – édition 2023 d’Ayming et AG2R LA MONDIALE, « En 15 ans, nous avons eu une augmentation de 75% de l’absentéisme en France ». Un salarié sur deux (47%) a été absent au moins une fois entre le 1er janvier et le 31 décembre 2022, soit à peu près le niveau de la pandémie. La part des salariés absents au-delà de trois jours est passée de 12% en 2019 à 24% en 2022. La Covid est invoquée, mais le montant des indemnités versées par l’assurance maladie en dehors des cas de covid est passée de 8 milliards d’euros en 2019 à 9,23 milliards d’euros en 2020 et 9,74 milliards d’euros en 2022. Au total les indemnités d’arrêt de travail versées par la Sécu auraient été de 15,7Md€ en 2022, 13% de plus qu’en 2021. Les médecins se disent de plus en plus sous la pression de leurs clients pour prescrire des arrêts de travail indus (cf. Les Echos du 19/09/23).
Pourtant ce n’est pas la pénibilité qui est en cause. Le taux d’absentéisme est nettement plus faible, 5,63%, dans l’industrie/BTP que dans la santé, 7,35%, ou les services, 7,65%.
La pénurie d’enseignants émet le même signal d’avertissement. Malgré des revalorisations de salaires, la France éprouve des difficultés à recruter ses enseignants. Ceux-ci souffrent sans doute de l’absence d’autorité dans les établissements face à des élèves de plus en plus déstructurés et de l’abaissement des niveaux dû aux nouvelles méthodes d’éducation. Et les enseignants auxquels il est désormais proposé de revaloriser leur salaire en travaillant plus ne se précipitent pas pour accepter cette offre.
La baisse de la productivité
Il s’ensuit notamment une baisse sensible de la productivité déjà constatée en début d’année par la DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) et confirmée depuis par le Conseil national de la productivité qui conclut à un recul de la productivité horaire de 6 % depuis 2019 par rapport à la tendance globale haussière d’avant la crise sanitaire.
La désindustrialisation de l’économie (les services sont moins sensibles au progrès technique et aux gains de productivité) et la généralisation du télétravail sont invoquées comme des causes possibles de cette baisse de productivité. Mais elle est sans doute due d’abord au fait que les Français travaillent moins.
La France continue à croire que le travail est un gâteau qui se partage, ce qui a conduit aux 35 heures (42 heures en Suisse) et à la retraite à 60 puis 64 ans (mais avec tant d’exceptions !) quand elle est plutôt, en moyenne, à plus de 65 ans à l’étranger. La France arrive dernière du classement des pays de l’OCDE, avec 635 heures de travail par habitant et par an contre, par exemple, 882 heures en Australie, 830 aux Etats-Unis, 749 au Royaume Uni et 729 en Allemagne. Quand on travaille moins mais qu’on a autant d’heures de formation, de concertation, de pause que ceux qui travaillent plus, on est moins productif.
La réalité est que le travail appelle le travail parce que, selon l’enseignement de Jean-Baptiste Say, « l’offre crée sa propre demande ». Les pays qui l’ont compris et qui travaillent plus ont un meilleur niveau de vie : le PIB par habitant est supérieur à celui de la France de près de 20% en Allemagne ou en Australie et d’environ 37,5% aux USA.
La culture de la victimisation
Une cause plus profonde de nos difficultés à l’égard du travail et de la vie tient peut-être à l’esprit de victimisation inculqué désormais dès l’école et ensuite à toute la population par les politiques, les médias, les syndicats, les intellectuels… Nous serions tous victimes de notre passé de colonisateur, d’inégalités, de discriminations… Si nous ne le sommes pas, c’est que nous sommes coupables d’avoir été oppresseurs. Et si ce n’est toi c’est donc ton père ! Le Conseil économique, social et environnemental a voté un rapport le 25 octobre pour alerter le gouvernement sur l’« écoanxiété » dont souffrent les Français. Nous serions tous victimes de manque de dignité, « de reconnaissance par rapport au passé qui ne passe pas »[1] nous disent les « psy » et autres philosophes à la mode. Si nous pensons que nous ne sommes pas malades, c’est parce que nous ne savons pas que nous le sommes ! Cette culture (ou plutôt déculture) fragilise les individus et les conduit à la dépression ou à se sentir déprimés puisqu’on leur dit qu’ils le sont.
Pour remettre les Français au travail, il faut leur réapprendre à assumer leurs responsabilités, à reprendre possession de leur vie, à retrouver le goût du risque, à dominer leurs petits bobos et même leurs difficultés plus importantes, à regarder l’avenir plutôt que de se perdre dans des lamentations, à retrouver la joie au travail… Mais pour y parvenir, il faudrait d’abord que l’Etat-providence cesse de les prendre – mal – en charge, de les rendre dépendants, de les anesthésier, les annihiler. Alors peut-être que la France retrouverait l’envie de travailler, un meilleur niveau de vie et le sentiment du bonheur.
[1] Cynthia Fleury, La Clinique de la dignité, Seuil, 2023)
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