Xenia Fedorova, l’ancienne patronne de RT France (la version francophone d’une chaîne d’information russe), que l’on peut lire et entendre dans divers medias, notamment sur CNews et Europe 1 où elle intervient régulièrement, agite beaucoup les réseaux ces derniers temps. Son rôle sur la chaîne de Vincent Bolloré, dont elle est proche, dépasserait largement celui d’une commentatrice de l’actualité. Elle y ferait dit-on la pluie et le beau temps. Il ne fait aucun doute en tout cas, cela ressort clairement de ses propos, qu’elle est au service du Kremlin. Jamais par exemple elle ne parle des journalistes ni des opposants emprisonnés ou tués en Russie. On ne s’attendra donc pas à ce qu’elle rappelle l’existence d’Anna Politkovskaïa, assassinée à Moscou il y a 20 ans, dont un film retrace la vie actuellement sur Canal+. Words of War, réalisé par James Strong, avec Maxine Peake dans le rôle principal, raconte le combat au service de la vérité de cette journaliste qui a perdu la vie parce qu’elle a osé défier le pouvoir. Il dévoile sans fard le prix que peut avoir à payer le journalisme indépendant dans la Russie de Vladimir Poutine.
Née le 30 août 1958 à New York, Anna Politkovskaïa (née Mazepa) est la fille de diplomates soviétiques d’origine ukrainienne en poste aux Nations unies. Elle est citoyenne américaine autant que russe, mais c’est dans l’univers soviétique qu’elle grandit. Elle étudie le journalisme à l’université d’État de Moscou, dont elle sort diplômée en 1980, après avoir écrit un mémoire consacré à la poétesse Marina Tsvetaïeva. Elle collabore d’abord à plusieurs titres puis rejoint, en 1999, le journal indépendant Novaïa Gazeta, fondé en partie grâce aux fonds du prix Nobel de la paix Mikhaïl Gorbatchev, et conçu comme un contrepoids à la propagande d’État. C’est la couverture de la seconde guerre de Tchétchénie qui forge sa réputation et scelle son destin. Le film s’attache surtout à cette période. À partir de 1999, Politkovskaïa se rend à de multiples reprises dans la région ravagée par les combats, au mépris du danger. Elle rassemble méthodiquement les preuves de ce que le pouvoir cherche à dissimuler : exécutions sommaires, disparitions forcées, torture, camps, exactions commises aussi bien par les forces russes que par leurs supplétifs tchétchènes. Elle donne la parole aux civils, aux mères de soldats, aux réfugiés et aux familles de disparus. De ces reportages naissent plusieurs livres, parmi lesquels Tchétchénie, le déshonneur russe et La Russie selon Poutine, un réquisitoire implacable contre la dérive autoritaire du régime. En septembre 2004, elle prend l’avion pour se rendre en Tchétchénie, en tant que négociatrice dans l’assaut terroriste de l’école de Beslan. Durant le vol, on tente de l’empoisonner. Rapatriée à Moscou, elle a pu être sauvée et a repris son travail de journaliste.
Le 7 octobre 2006, jour de l’anniversaire du président russe, Anna Politkovskaïa est tuée de plusieurs balles dans l’ascenseur de son immeuble de la rue Lesnaïa, à Moscou. Elle avait 48 ans et enquêtait alors sur la torture en Tchétchénie. Ce film, mélange de thriller et de documentaire, lui rend hommage d’une très belle manière. Il rappelle la mainmise du pouvoir sur l’information, un pouvoir qui n’accepte pas l’opposition. Ni la vérité. Dans son livre publié en 2003, Tchétchénie, le déshonneur russe, elle a écrit : « D’un nom propre, Poutine est devenu un nom commun. Il est devenu le symbole de la restauration du régime néosoviétique en Russie ».
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