Dans le Journal des Libertés n°30, Jean-Philippe Feldman, avocat à la Cour de Paris et directeur de recherches à l’IREF, rappelle que Le Dictionnaire de la langue philosophique définit le bien commun comme « l’ensemble des conditions matérielles et spirituelles procurant à une communauté humaine un bien-être favorable au développement harmonieux des individus qui la composent ». Dans sa dimension politique et juridique, il renvoie à l’idée que la légitimité du pouvoir dépend de sa finalité. Pourtant, cette notion suscite de fortes controverses. Dans une perspective libertarienne, Ayn Rand y voit un prétexte récurrent aux tyrannies, tandis que Pascal Salin estime qu’elle sert surtout d’alibi à l’intervention de l’État. À l’inverse, des auteurs comme John Locke associent le gouvernement à une fonction de service visant à permettre l’épanouissement des individus dans le respect du droit naturel, suggérant une certaine compatibilité entre intérêts individuels et cadre commun.
À partir du XVIIIe siècle, la notion d’« intérêt général » tend à remplacer celle de bien commun, jugée trop marquée par des connotations morales et religieuses. L’étude du Conseil d’État de 1999 distingue deux conceptions principales : une approche « utilitariste et libérale », où l’intérêt général résulte de la somme des intérêts particuliers, et une approche « volontariste », d’inspiration rousseauiste, où il les transcende au nom de la volonté générale. Dans la première, la coordination sociale peut émerger sans pouvoir central fort ; dans la seconde, l’État incarne une finalité collective supérieure susceptible de s’imposer aux individus.
La tradition libérale classique a largement remis en cause cette opposition. Dès le XVIIIe siècle, Turgot défend l’idée selon laquelle l’intérêt particulier, laissé libre, peut rejoindre l’intérêt général, anticipant la logique de la « main invisible ». Edmund Burke exprime une intuition proche lorsqu’il suggère que la poursuite des intérêts individuels peut contribuer au bien commun. Au XIXe siècle, Benjamin Constant définit l’intérêt général comme la combinaison des intérêts privés et non leur négation, rappelant que la société n’est qu’une agrégation d’individus. Frédéric Bastiat s’inscrit dans cette continuité en soulignant l’harmonie possible entre intérêts individuels dans un cadre de liberté.
Cette perspective n’exclut pas des tensions. Certains auteurs, comme Paul Leroy-Beaulieu, reconnaissent que l’État peine à saisir une véritable synthèse des intérêts sociaux et tend à les fragmenter. D’autres, comme Jules Simon ou Édouard Laboulaye, dénoncent l’usage de l’intérêt général comme justification potentielle de l’arbitraire politique ou de l’intervention excessive.
Reste enfin la question du lien entre libéralisme et relativisme moral. Certains critiques estiment que la primauté de la liberté individuelle conduit à un effacement des normes communes. Mais cette lecture est contestée. Raymond Aron distingue la liberté libérale, qui responsabilise l’individu, de la liberté libertaire, qui dissout toute exigence. Stephen Holmes rappelle également que le libéralisme ne renonce pas à l’idée de bien, mais en déplace la réalisation vers les individus eux-mêmes.
Ainsi, la tradition libérale ne supprime pas l’idée de bien commun, mais en modifie la nature : il ne s’agit plus d’imposer une finalité collective substantielle, mais de garantir un cadre où des projets individuels divers peuvent coexister. L’intérêt général devient alors moins une substance qu’une condition de possibilité de la liberté organisée.
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5 réponses
Merci pour ce texte très éclairant. Je retiens : l’intérêt général vu comme un cadre garant des libertés de chacun. Cela me fait penser au fameux « la liberté c’est la règle » chez les moines.
La tradition libérale, en favorisant la liberté et l’initiative individuelle, réduit le pouvoir et l’influence des politiciens et des fonctionnaires, donc de leurs intérêts et privilèges. Ce qui conduit à un combat larvé entre une caste dominante, à laquelle on accède par les urnes ou le fonctionnariat, contre une population dominée, assez facilement maintenue dans cette situation par les allocations, les habitudes de paresse qu’on lui permet et le laxisme des fonctions régaliennes.
La différence avec l’ancien régime, sa caste dominante composée de la noblesse et du clergé, est que la productivité très basse des moyens ne permettait pas de tirer le tiers état de son extrême pauvreté et sa misère chronique. Mais le retour de la pauvreté en France pourrait nous faire craindre un nouveau 1789, qui conduirait certainement à une dictature, comme toutes les révolutions. Les gilets jaunes n’ont été qu’une révolte, prémisses d’une révolution ?
Ça serait bien de poursuivre cette analyse sur le programme de Mélenchon où il met en avant le bien commun pour nationaliser un certain nombre de pans de l’économie. Montrer le risque de tyrannie d’un tel programme et en même temps son inefficacité économique
Belle synthèse, mais un absent pèse sur tout le parcours: Tocqueville. Entre Constant et Aron, c’est pourtant lui qui pose la question que l’article contourne, celle de savoir si l’intérêt général peut rester une « condition de possibilité » quand les individus cessent d’y participer. Son « intérêt bien entendu » n’est ni la somme utilitariste ni la volonté rousseauiste: c’est un apprentissage, celui que faisaient les associations et les communes, où l’intérêt particulier découvre par la pratique qu’il a besoin des autres. Supprimez ces corps intermédiaires et il ne reste que l’individu et l’État, face à face, chacun invoquant son bien contre celui de l’autre. La tradition libérale n’a pas seulement déplacé le bien commun vers les individus, comme le dit Holmes: sa branche tocquevillienne l’a déplacé vers ce qui se trouve entre eux. C’est peut-être la seule réponse durable à l’objection du relativisme, et il est curieux qu’elle manque ici.
Le bien commun et l intérêt général sont des mots valises tellement galvaudés qu ils n ont plus aucun sens
Inutile de perdre son temps avec ces vieux poncifs
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Merci pour ce texte très éclairant. Je retiens : l’intérêt général vu comme un cadre garant des libertés de chacun. Cela me fait penser au fameux « la liberté c’est la règle » chez les moines.
La tradition libérale, en favorisant la liberté et l’initiative individuelle, réduit le pouvoir et l’influence des politiciens et des fonctionnaires, donc de leurs intérêts et privilèges. Ce qui conduit à un combat larvé entre une caste dominante, à laquelle on accède par les urnes ou le fonctionnariat, contre une population dominée, assez facilement maintenue dans cette situation par les allocations, les habitudes de paresse qu’on lui permet et le laxisme des fonctions régaliennes.
La différence avec l’ancien régime, sa caste dominante composée de la noblesse et du clergé, est que la productivité très basse des moyens ne permettait pas de tirer le tiers état de son extrême pauvreté et sa misère chronique. Mais le retour de la pauvreté en France pourrait nous faire craindre un nouveau 1789, qui conduirait certainement à une dictature, comme toutes les révolutions. Les gilets jaunes n’ont été qu’une révolte, prémisses d’une révolution ?
Ça serait bien de poursuivre cette analyse sur le programme de Mélenchon où il met en avant le bien commun pour nationaliser un certain nombre de pans de l’économie. Montrer le risque de tyrannie d’un tel programme et en même temps son inefficacité économique
Belle synthèse, mais un absent pèse sur tout le parcours: Tocqueville. Entre Constant et Aron, c’est pourtant lui qui pose la question que l’article contourne, celle de savoir si l’intérêt général peut rester une « condition de possibilité » quand les individus cessent d’y participer. Son « intérêt bien entendu » n’est ni la somme utilitariste ni la volonté rousseauiste: c’est un apprentissage, celui que faisaient les associations et les communes, où l’intérêt particulier découvre par la pratique qu’il a besoin des autres. Supprimez ces corps intermédiaires et il ne reste que l’individu et l’État, face à face, chacun invoquant son bien contre celui de l’autre. La tradition libérale n’a pas seulement déplacé le bien commun vers les individus, comme le dit Holmes: sa branche tocquevillienne l’a déplacé vers ce qui se trouve entre eux. C’est peut-être la seule réponse durable à l’objection du relativisme, et il est curieux qu’elle manque ici.
Le bien commun et l intérêt général sont des mots valises tellement galvaudés qu ils n ont plus aucun sens
Inutile de perdre son temps avec ces vieux poncifs