L’adoption de justesse par une coalition hétéroclite du budget de la protection sociale a donné lieu à une vaste campagne d’autojustification sur le thème du « moindre mal ». Cette présentation tient-elle vraiment au regard des dispositions du texte et surtout des conséquences majeures qu’il risque d’avoir sur notre vie politique, y compris sur l’échéance de 2027 ?
Le discours du « moindre mal » et des expressions proches (« c’est mieux que si c’était pire », « mieux valait cela que rien », etc.), entendu en boucle ces derniers temps, répond à deux grands objectifs : il vise positivement à faire valoir l’esprit de « responsabilité » et de « compromis », les deux mantras de Sébastien Lecornu depuis son arrivée à Matignon. Le refrain est repris en chœur par les socialistes choyés par le pouvoir macronien, mais également, du côté de LR, par Laurent Wauquiez et ses partisans. Ce vocabulaire a aussi des vertus défensives à l’égard des critiques virulentes venues de son propre camp, comme le montre justement le cas de Laurent Wauquiez en rupture évidente avec le président et la ligne de son parti. A vrai dire, la nécessité de se justifier s’est retrouvée sur tous les bancs, en raison du caractère hétéroclite et hétérodoxe de la coalition nouée pour la circonstance : comment un député « Horizons » peut-il donc voter comme un EELV, et réciproquement ?
« Tout ça pour ça »
Pour l’observateur libéral, les sentiments oscillent entre le « tout ça pour ça », la consternation et la colère devant un grand gâchis.
« Tout ça pour ça », car au terme de longues semaines de conciliabules, de manœuvres florentines et de journées des dupes, à quoi arrive-t-on concrètement ? A un texte que l’on veut nous présenter comme l’alternative inespérée à la dérive spontanée des comptes sociaux, alors même qu’il aboutit à un déficit d’au moins 24 milliards contre les 29 redoutés. La belle affaire, quand on connaît la dérive récurrente en cours d’exercice budgétaire de nos comptes publics ! On prend ici le pari qu’à la fin de 2026, on tangentera les 29 milliards en question.
La consternation, elle, naît de l’aggravation têtue de nos déficits et de notre dette ainsi que de l’incapacité d’envisager la moindre économie. Le « n’importe quoi qu’il en coûte », dénoncé par David Lisnard, demeure la boussole désespérante de notre politique budgétaire.
Quant au grand gâchis, il s’agit bien sûr la suspension de la réforme des retraites. L’examen budgétaire était l’occasion de mettre enfin les choses au clair sur l’état réel de nos comptes sociaux et notamment sur le déficit de 81 milliards du régime des pensions en 2024, comme l’a chiffré Jean-Pascal Beauffret dans une étude pour la Fondapol[1]. Les Français, certes, nourrissent des idées fausses sur la situation et le mécanisme du régime : mais à qui la faute, quand les organismes chargés de les informer, comme le Conseil d’orientation des retraites et la Cour des comptes, n’ont pas brillé, c’est le moins que l’on puisse dire, par la transparence sur le sujet ? Pour ne rien dire des formations politiques qui ne cessent d’affirmer que le seul problème de nos comptes publics, dans le pays le plus imposé du monde, est celui de l’insuffisance des recettes. Nos concitoyens, du moins, expriment de façon très majoritaire (et de plus en plus nette de sondage en sondage) leur conviction que le système n’est plus tenable et que l’évolution vers une dose de capitalisation est inévitable[2].
Un engrenage mortifère
Le plus grave dans cette affaire est le poison que ce « compromis » tant vanté va instiller dans le débat public à l’approche d’échéances capitales.
D’abord avec « l’effet cliquet », bien connu en économie, qui va rendre très difficile de « faire machine arrière sur la machine arrière » opérée par la suspension de la réforme des retraites. Prétendre que cette suspension ne pèsera financièrement et politiquement que sur les dix-huit mois à venir est un leurre, pour ne pas dire une tromperie caractérisée. Le sujet, que l’on croyait au moins temporairement réglé, va en effet inévitablement redevenir central dans la campagne présidentielle et handicaper d’emblée tout candidat qui voudra remettre les pendules à l’heure.
Ensuite, avec ce que j’appellerai « l’effet Pierre et le Loup ». Voilà tant d’années que l’on nous alerte sur le délabrement des finances publiques et le gouffre de la dette, le dernier grand moment, et le plus théâtral à défaut d’avoir été le plus convaincant, ayant été l’épisode Bayrou. Puisque, malgré toutes ces alarmes, la bourse tient et que les taux d’intérêt restent raisonnables, pourquoi s’affoler et ne pas continuer sur la pente délicieuse du laxisme budgétaire?
Enfin, et c’est sans doute le plus grave, avec la disparition du maigre crédit qui pouvait encore s’attacher à la parole publique : celle du macronisme, bien sûr, qui vient de sacrifier la seule réforme du second quinquennat afin de préserver une fin de présidence aussi bavarde que vide de sens ; celle du Parti socialiste qui a démontré une fois de plus qu’il n’était plus un parti de gouvernement ; celle de LR enfin qui, pour la survie provisoire d’une poignée de députés, vient de renoncer à représenter l’alternative qu’il prétendait construire. Quelles que soient les contorsions rhétoriques, les 18 voix de ce groupe en faveur du texte ont bel et bien été décisives et elles ne passent pas auprès de l’électorat de droite.
Vers un face à face RN/LFI en 2027 ?
Dès lors, la prime électorale ira aux vendeurs de mirages, parés de leur opposition constante au pouvoir sortant et de leur refus des petits arrangements entre ennemis, à savoir le Rassemblement national et la France insoumise. Le « compromis » budgétaire, conclu au nom d’une « stabilité » trompeuse, n’ouvre-t-il pas paradoxalement la voie au face à face de ces deux formations au second tour de 2027 ?
[1] https://www.fondapol.org/etude/contribution-a-la-mission-flash-de-clarification-du-financement-des-retraites/
[2] https://elabe.fr/systeme-retraites-et-divisons-gauche/
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3 réponses
« la prime électorale ira aux vendeurs de mirages », mais tous les partis sont vendeurs de mirage, pas un seul pour défendre une vision réaliste de la situation (à l’exception d’Edouard Philippe sur le seul sujet de la retraite à 67 ans) et tous pour développer toujours plus l’état nounou voulu par une majorité de citoyens !
Ils ont juste voulu sauver leur siège.
État nounou ? Celui qui nous accable d’impôts et taxes ? qui achète les votes en revenant sur le recul de l’âge de départ à la retraite ? C’est plutôt l’Etat vampire