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jeudi 4 juin 2026

Colonialisme : les approximations de la Maison de l’histoire européenne

Temps de lecture : 5 minutes

Du 17 avril 2026 au 14 mars 2027, la Maison de l’histoire européenne présente l’exposition temporaire Postcolonial qui entend explorer « les effets durables que la colonisation et sa fin ont eus en Europe au cours des 70 dernières années ». Elle regroupe plus de 195 objets et documents historiques sur le colonialisme du XIIème siècle à nos jours, récits personnels et œuvres d’art. Pour Constanze Itzel, la directrice du musée, l’objectif est de montrer l’importance de l’héritage colonial de l’Europe, mais aussi de « corriger les déséquilibres qui existent dans les récits sur le passé du continent ».

L’intention est parfaitement légitime : l’histoire coloniale, qui suscite tant de débats, mérite d’être étudiée. Mais à y regarder de plus près, l’exposition ne se limite pas à un travail historique : elle propose une lecture très fortement orientée du passé européen et diffuse de nombreuses approximations, par exemple au sujet des liens supposés entre capitalisme et colonialisme. Elle tombe également dans des simplifications abusives concernant l’exploitation des ressources naturelles par les régimes coloniaux. Plus grave encore, elle suggère clairement qu’il y aurait toujours un racisme structurel en Europe. Un biais idéologique qui pose question eu égard aux financements européens du musée.

Capitalisme et colonialisme

On peut lire, par exemple, que « capitalisme et colonialisme vont de pair », une affirmation illustrée par le fait que les empires néerlandais et britannique se développent par la voie d’entreprises privées, « autorisées à faire la guerre en quête de profits ». L’idée selon laquelle capitalisme et colonialisme seraient étroitement liés est, de fait, une thèse classique de la tradition marxiste, reprise notamment par Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917). Elle repose toutefois sur la confusion entre capitalisme libéral et capitalisme de connivence : le premier est fondé sur la liberté des échanges, le second sur l’interventionnisme étatique. Or, l’impérialisme est intrinsèquement lié à une volonté politique de contrôler le commerce. Déjà en 1776, l’économiste Adam Smith s’opposait au colonialisme pour des raisons morales (violation du principe de non-agression) mais aussi économiques, le mercantilisme étant antilibéral par nature (monopole de la métropole, compagnies des Indes seules autorisées à commercer…).

Quant à la « quête de profits », le bilan économique du colonialisme a été étudié par des historiens comme Paul Bairoch et Jacques Marseille et la réalité est beaucoup plus nuancée qu’il n’y paraît. Dans Le Tiers-Monde dans l’impasse (1971) par exemple, Paul Bairoch conclut qu’il n’y a pas eu de « réel bénéfice sur le plan macro-économique pour les divers pays possédant un empire colonial ». Pour Jacques Marseille, il est difficile de tirer un bilan économique global de la colonisation. Dans Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce (1984), il s’intéresse à l’Algérie et distingue deux périodes. Dans la première période (1880-1930), le marché colonial participait aux « branches alors motrices de la croissance », mais dans la seconde période (1930-1960), il assurait la survie artificielle « de ces branches désormais déclinantes » au détriment de « l’émergence de nouveaux secteurs ». Jacques Marseille considère que la profitabilité n’est pas évidente à déterminer puisque les exportations peuvent, dans un cas, représenter un « coût additionnel », et dans un autre, « couvrir les coûts fixes ».

Exploitation des ressources naturelles

Autre approximation : les régimes coloniaux se seraient enrichis « en exploitant les ressources humaines et naturelles de leurs colonies », comme le pétrole, l’uranium et le cuivre. C’est vrai pour le cuivre : son exploitation dans des territoires comme le Katanga sous colonisation belge (à travers l’Union minière du Haut Katanga) a généré des profits importants pour des entreprises et investisseurs européens. Ces revenus ont contribué à la richesse de groupes privés et, indirectement, des métropoles.

Pour le pétrole, une nuance importante s’impose. Dans des zones comme l’Iran ou l’Irak, les puissances européennes (notamment à travers l’Anglo-Persian Oil Company) ont bénéficié, dès le début du XXème siècle, de concessions extrêmement favorables qui ont contribué à leur puissance énergétique et industrielle. Cependant, il s’agissait d’un contrôle indirect (concessions) plutôt que d’une exploitation coloniale classique (souveraineté et administration territoriale), et les États producteurs ont progressivement repris la main à partir des années 1950-1970. Quant à l’uranium, l’affirmation ne tient pas : l’exploitation, par exemple au Niger, commence autour des années 1970 avec des entreprises comme Areva, donc après les indépendances. Il est alors difficile de présenter cette ressource comme un moteur de l’enrichissement des empires coloniaux, puisqu’ils avaient déjà disparu.

Plusieurs historiens de l’économie ont rappelé que l’industrialisation européenne s’est d’abord appuyée sur des ressources domestiques, comme le charbon. Au début du XXème siècle, le commerce européen de la houille représentait 80 % des exportations mondiales (le Royaume-Uni en tête). Dans Mythes et paradoxes de l’histoire économique (1994), Paul Bairoch a ainsi rappelé qu’à la veille de la Grande Guerre, l’autosuffisance des pays développés était de 95 % en ce qui concerne les matières premières.

Un racisme structurel en Europe ?

Enfin, l’exposition franchit un cap supplémentaire lorsqu’elle affirme que les institutions européennes traiteraient aujourd’hui les citoyens différemment selon leur origine ou leur apparence physique. Elle évoque un racisme structurel présent dans l’éducation, l’emploi, le logement, la santé ou encore la police, directement hérité du passé colonial. On peut lire, par exemple, que le racisme serait présent à toutes les étapes de la vie sociale, « dès le plus jeune âge », avec une « ségrégation » dans l’éducation, un « écart salarial racialisé » et des inégalités structurelles dans les soins de santé, le logement, la police ou la politique. Le colonialisme et l’esclavage auraient pris d’autres formes : « Ni le colonialisme ni l’esclave n’ont simplement cessé d’exister. Ils ont au contraire engendré le travail sous contrat, le néocolonialisme et d’innombrables inégalités persistantes ».

Qu’il existe des discriminations en Europe, comme partout ailleurs, est difficilement contestable. Mais parler de « racisme structurel » suppose de démontrer que les inégalités observées résultent principalement du fonctionnement même des institutions, indépendamment d’autres variables. Commençons par le droit : les États européens contemporains reposent sur des principes d’égalité en droit, consacrés à échelle nationale et européenne. Ces principes sont assortis de mécanismes de recours effectifs. Il n’existe donc aucun obstacle juridique, ni aucune distinction, entre citoyens, fondée sur des critères racistes. Dans les faits, les inégalités qui peuvent exister entre individus en matière d’éducation, d’emploi ou de conditions de vie s’expliquent largement par des facteurs sociaux et économiques (niveau de qualification, capital culturel, dynamiques territoriales…). La thèse d’une discrimination systémique ne relève donc pas d’une approche scientifique, mais d’une approche militante. Elle est d’ailleurs admise au sein du courant postmoderne, qui se caractérise par le rejet de l’idée de vérité et d’objectivité : pour ses partisans, toute disparité est considérée comme une preuve en tant que telle, indépendamment de tout lien causal.

Une exposition financée par le contribuable européen

Au-delà des débats historiques qu’elle soulève, cette exposition pose une question plus générale : celle de l’usage de l’argent public européen pour promouvoir une certaine vision de l’histoire et de l’identité du continent. Le problème n’est évidemment pas d’étudier le colonialisme, ni de reconnaître l’histoire coloniale de l’Europe – c’est une nécessité – mais de proposer une interprétation univoque du présent. Le Parlement européen, qui finance la Maison de l’histoire européenne à hauteur de 9 millions d’euros par an, participe ainsi à la guerre culturelle contre l’Europe aux frais de tous les contribuables.

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7 réponses

  1. Dans quelques dizaines d’années on considérera la période coloniale comme globalement heureuse pour l’Afrique subsaharienne « française » :relative paix civile, suppression de l’esclavage interne et externe, démarrage de l’hygiène etc.. Un peu comme la période romaine en Gaulle , malgré ses quelques révoltes.
    Aujourd’hui c’est inaudible, ce qui n’empêche pas quelque auteurs courageux comme Ernest Kakou Kigori de s’y risquer

    Voir https://www.yvesmontenay.fr/2025/06/13/plaidoyer-pour-une-histoire-commune-franco-africaine/

    1. J’aime beaucoup ce que vous dites à propos de la période Romaine en Gaulle, ça me rappelle cette scène du film la Vie de Brian des Monty Python, où le front de libération de Judée veut chasser l’occupant Romain de la province.
      Et lorsque John Cleese pose la question suivante : qu’est ce que les Romains ont vraiment fait pour nous ? Plusieurs militants du front mentionnent entre autre : les aqueducs, le vin, les routes pavés, la médecine, la sécurité, l’éducation, l’hygiène, l’eau potable…
      Et John Cleese fait preuve d’une mauvaise foi absolue en répondant : d’accord ! mais à part tout ça, qu’est que les Romains ont ils vraiment fait pour nous ?
      Nous pourrions transposer ceci à propos du colonialisme que ça serait pareil !

  2. Plutôt que ressasser des affirmations contestables, il serait plus intéressant d’étudier la colonisation la France par une caste d’énarques qui s’enrichit aux dépends du pays qu’elle a ruiné et qu’elle persiste à piller.

  3. Sans la colonisation l’esclavage qui perdure malgré tout en Afrique de nos jours serait encore pire!

  4. A lire l’article fort intéressant on constate que le musée en question ne se préoccupe guère de deux moteurs essentiels de la colonisation occidentale. D’une part l’idéologie de gauche soucieuse d’apporter le progrès social et organisationnel à des peuples alors considérés arriérés et misérables (maladies, sous-développement, famines, guerres tribales et son corollaire l’esclavage…) et d’autre part l’idéologie catholique messianique désireuse de tirer ces peuples de l’ignorance de la religion véritable. En Afrique l’idéologie de gauche a assez bien réussi en terme de développement des peuples et des états, de même que l’entreprise messianique chrétienne laquelle est aujourd’hui combattue par l’islam qui cherche à s’imposer par une violence barbare.

  5. Autrefois, les Huguenots sont partis sous d’autres cieux pour des raisons de liberté intellectuelle… A la révolution (les nobles), sous l’empire (les libéraux) et sous la IIIème république (les catholiques, dont le Général De Gaulle qui est allé à l’école chez les jésuites en exil à Bruxelles). Contrairement à une idée-reçue, l’émigration intellectuelle ne concerne pas que les dictatures du tiers-monde… La France aussi a connu ses heures sombres… La pente actuelle vers un hôpital socialo-psychiatrique à ciel ouvert pose clairement la question de l’émigration intellectuelle. Au-delà des traditionnels « expat », on pourrait commencer à voir demain des Français partir à l’étranger avec leurs enfants. A un moment donné, le calcul coût/bénéfice risque de devenir positif… Un pays de type occidental ou latin qui déciderait de devenir accueillant pourrait recevoir une migration de qualité. Comme jadis l’Amérique ou la Hollande.

  6. On continu de fouiller dans les poubelles du passé.L’histoire « vintage »mise au goût du jour,le « vintage » est à la mode.

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