Et c’est parti pour une énième « refondation » du Parti socialiste (PS). L’imminence de l’élection présidentielle de 2027 n’y est évidemment pas pour rien, non plus que la concurrence audacieuse de la France insoumise (LFI). D’où la récente présentation du « Projet du Parti socialiste pour le 21e siècle« piloté depuis un an par l’eurodéputée Chloé Ridel. Provisoirement titré « Vivre libres » dans l’attente d’être validé par les militants, il entend« reprendre à la droite et à l’extrême droite le combat pour la liberté qu’elles défigurent« . Intéressant – on ne parlera jamais trop de la liberté – mais trompeur.
Voici le raisonnement qui a soutenu l’élaboration dudit projet :
À l’époque de François Hollande, l’environnement socio-économique qui prévalait dans le monde était celui du capitalisme néolibéral et du libre-échange. Quoique modulé par la redistribution social-démocrate portée alors par le Parti socialiste, ce modèle n’a pas tenu ses promesses à l’égard des classes moyennes et populaires.
Aujourd’hui, alors que la croissance patine, il cède peu à peu la place à un capitalisme autoritaire, fait de mépris social et environnemental, de connivences avec les pouvoirs étatiques et d’accaparement de ressources essentielles, afin de maintenir le niveau des profits et des dividendes. Autrement dit à un capitalisme illibéral, dont les protestations d’efficacité parviennent à séduire les oubliés de la mondialisation, mais un capitalisme qui in fine se dresse contre la redistribution, contre la démocratie, contre le vivant et contre la liberté.
Une partie de ce réquisitoire n’est pas sans soulever quelques questions légitimes :
On voit bien resurgir actuellement une tendance à l’impérialisme, à travers la guerre russe en Ukraine par exemple, ou à travers les intentions des États-Unis sur les ressources naturelles du Groenland ou le pétrole du Venezuela. On voit bien comment le concept des « Lumières sombres », repris avec gourmandise par nombre de barons de la Tech américaine, rêve de faire advenir un ordre social entièrement déterminé par les savoirs supérieurs de techno-capitalistes débarrassés de tout universalisme philosophique et moral. On voit bien comment tel gouvernement et tel capitaliste trouveraient leur compte à s’adosser l’un à l’autre en parfaite connivence afin de maintenir leur pouvoir sur les citoyens en dehors de toute expression démocratique.
Mais l’on se tromperait hautement si l’on s’imaginait que le présent projet du Parti socialiste, même emballé dans les valeurs de liberté, égalité et démocratie, pût apporter la moindre solution de long terme au désenchantement des classes populaires et moyennes et remettre sur pied un pays, la France, perclus de déficit et de dette à force de redistribution aussi effrénée que manifestement inopérante.
Se référant à la définition du socialisme exprimée au XIXe siècle par un homme politique socialiste italien – « le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus modestes » – Chloé Ridel poursuit son constat socio-économique en expliquant que la liberté est une promesse d’émancipation de l’individu que le ruissellement macroniste n’a pas tenu. Quand vous devez compter vos sous au supermarché, vous n’êtes pas libres ; quand vous subissez des discriminations vous n’êtes pas libres ; etc.
Résultat, nous ne sommes pas tous égaux devant la liberté qui « menace de devenir un luxe réservé aux plus riches et aux plus puissants », et ce d’autant plus – c’est toujours Chloé Ridel qui parle – que le logiciel sur les libertés qui s’impose aujourd’hui en France, tout droit venu des libertariens et aussitôt repris avec passion par la droite, c’est « l’absence de règles communes, c’est la fin de l’État et des services publics, c’est le règne du tout-marché, c’est en fait la loi du plus fort ». Tandis qu’à gauche, chez les socialistes, la liberté est indissociable de l’égalité. « Pour que la liberté soit réelle pour tous, il faut des règles communes, des sociétés solidaires et une puissance publique forte. »
Très concrètement, la société solidaire ambitionnée dans le nouveau projet socialiste est obtenue par des mesures « de gauche » sans originalité aucune : hausse du SMIC à 1690 euros nets, hausse générale des autres salaires, RSA sans conditions, hausse de la fiscalité des plus riches avec la taxe Zucman, renforcement de la progressivité de l’impôt sur le revenu, fin de la flat tax sur les revenus du capital, conservation exclusive du modèle de retraite par répartition et maintien de l’âge de départ à 62 ans, nouvelles taxes sur l’héritage, nationalisation des autoroutes, encadrement des loyers, nouvelles possibilités de réquisition des logements vacants, transmission encadrée des terres agricoles, etc.
Le chiffrage, le financement, le rétablissement des comptes publics ? Silence radio. C’est trop tôt, se défend Chloé Ridel, le projet n’est pas encore validé.
Tout ceci n’est pas sans rappeler ce qu’on a déjà lu dans les différents programmes élaborés par LFI en solo ou au sein d’unions électorales des partis de gauche. Et à propos d’union de la gauche, tout ceci n’est pas sans rappeler également le programme commun de la gauche repris en 1981 par François Mitterrand dans ses 110 propositions ; ou, pour remonter aux sources conceptuelles du socialisme, les « 10 points » du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels.
Il est probable que la hausse proposée du SMIC serait immédiatement ressentie par les bénéficiaires comme un formidable envol de leur pouvoir d’achat. Et il est non moins probable que sa perspective pourra éventuellement entraîner une adhésion électorale enthousiaste. Plus besoin de compter ses sous au supermarché, vive la liberté ! Du moins sera-ce la réaction observable au début. Car sur la durée, a-t-on jamais vu un pays ayant adopté ce type de politiques sociales rendre ses citoyens plus libres et plus prospères ? La réponse est simple : jamais, nulle part.
Très vite, les mesures adoptées vont se retourner contre la production ; très vite, le chômage va augmenter, et très vite « la puissance publique forte« promise dans le projet socialiste va devoir éteindre la grogne montante dans la société à coup de « règles communes« de plus en plus abondantes et contraignantes. Victimes collatérales évidentes : les libertés individuelles d’expression et de contestation politique, et ce d’autant plus que le contrôle des médias sera renforcé et que la France sera dotée – non, ne riez pas – d’un « service public du beau et du calme« .
Ne voyez dans ce qui précède aucun procès d’intention de ma part, simplement l’énoncé froid de ce qui fut observé mille fois auparavant dans des circonstances analogues. Autre scénario possible : changement radical de politique deux ans après la mise en œuvre d’un tel programme, comme on l’a vécu en France en 1983 après l’expérience socialiste catastrophique de François Mitterrand.
Dans l’un ou l’autre cas, en quoi pourra-t-on dire que la proposition « Vivre libres« aura été respectée ?
Dans la tradition libérale, être libre n’annonce nullement le règne de la loi du plus fort, comme le pense Chloé Ridel, mais signifie être dégagé de tout pouvoir arbitraire exercé par autrui. De ce fait, les libéraux accordent aux gouvernements le pouvoir de garantir les droits des citoyens – les droits naturels que sont la liberté, la propriété et la sécurité et tous les droits individuels de libre circulation, de libre activité économique, de libre pensée religieuse et politique et de libre expression – mais celui-là seul.
Pour les socialistes, en revanche, et encore pour Chloé Ridel en cette année 2026, il s’agit au contraire d’obtenir le plus de pouvoir possible afin de procéder à une égale répartition de tout (richesses, personnes) à l’aide d’une « puissance publique forte » qui déclare idéologiquement quelles sont les fins sociales admissibles et qui veillera à pénaliser quiconque n’est pas de cet avis. Cela revient à faire comme si la vie privée, les choix privés, les décisions prises entre individus autonomes et responsables n’existaient pas en dehors du champ délimité par le pouvoir politique.
Exemple avec la députée écoféministe Sandrine Rousseau. Elle n’est pas membre du PS mais n’en appartient pas moins à la grande famille de la gauche. Eh bien, Sandrine Rousseau, tout à son désir impérieux d’éradiquer les discriminations, avait émis l’idée qu’il faudrait reconnaître un délit de non-partage des tâches domestiques au sein des couples, car pour elle, « le privé est politique« . Autrement dit, autant il est légitime et nécessaire de pénaliser les atteintes aux biens et aux personnes, et à ce titre de pénaliser les violences contre les femmes, autant le socialisme a l’art de transformer toute situation qui sort de son cadre étroitement égalitariste en « violence » afin de la pénaliser.
On pense immédiatement à Benjamin Constant et à son ouvrage « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes » (1819). Selon lui, « la liberté individuelle, (…), voilà la véritable liberté moderne », la liberté étant alors définie comme « les garanties accordées par les institutions à ces jouissances« privées que sont notamment le choix de la religion et de la profession, la liberté de circulation et d’éducation, etc. Chez les Anciens, en revanche, c’est-à-dire essentiellement dans la Grèce antique, le citoyen participe à la vie de la cité, mais « comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements« . Et de citer le cas du musicien Terpandre qui, à Sparte, ne peut ajouter une corde à sa lyre sans encourir les foudres des dirigeants qui en ont décidé le juste nombre.
Je crains dès lors que la liberté des socialistes pour le 21e siècle ne soit finalement qu’une combinaison peu enviable de contrôle tatillon de la vie privée comme à Sparte et d’échec économique bien répertorié de l’URSS à Cuba, en passant par la France mitterrandienne. La social-démocratie du moment, en pire. Ça promet.
Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
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4 réponses
Contrairement à une idée-reçue, l’étatisme et la bureaucratie ne sont même pas la première cause d’appauvrissement français. Selon moi, la première cause est le capitalisme-de-connivence (qui s’accommode parfaitement de cet étatisme et cette bureaucratie social-démocrates). L’immigration de masse peu qualifiée est une « subvention » générale aux entreprises les moins performantes. Les externalités négatives (infrastructures, aides sociales, tensions, etc.) sont reportées sur le contribuable. Et le consommateur final souffre d’une économie hexagonale peu innovante. C’est là la vraie cause de la situation française. Les capitaux français performants sont investis à l’étranger dans le vrai marché capitaliste.
Le capitalisme français a toujours eu pour habitude de s’appuyer sur l’Etat et avant l’immigration de confort, c’était un cadre légal permettant aux industriels d’opprimer impunément le monde ouvrier qui jouissait de bien davantage de libertés au temps de l’Ancien Régime, d’où l’enracinement des idées marxistes permettant de contourner la Loi Le Chapelier, les industriels n’ayant finalement fait que récolter ce qu’ils avaient semé…
Tout à fait d’accord avec cette analyse. Je pense surtout que les socialistes ont besoin d’avoir un programme compatible avec celui de LFI car ils savent que la gauche doit rassembler tous les électeurs de gauche pour accéder au pouvoir.
Ensuite ils comptent sur le rejet de Mélenchon pour avoir l’un des leurs en position de favori des sondages. Que leurs propositions se traduisent par le même désastre que celui de 81 ils s’en foutent, ils sont au pouvoir.
Vous reprendrez bien un peu de lendemains qui chantent, agrémentés de on rase gratis avec une bonne dose de quoi qu il en coûte quoi qu il arrive
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Contrairement à une idée-reçue, l’étatisme et la bureaucratie ne sont même pas la première cause d’appauvrissement français. Selon moi, la première cause est le capitalisme-de-connivence (qui s’accommode parfaitement de cet étatisme et cette bureaucratie social-démocrates). L’immigration de masse peu qualifiée est une « subvention » générale aux entreprises les moins performantes. Les externalités négatives (infrastructures, aides sociales, tensions, etc.) sont reportées sur le contribuable. Et le consommateur final souffre d’une économie hexagonale peu innovante. C’est là la vraie cause de la situation française. Les capitaux français performants sont investis à l’étranger dans le vrai marché capitaliste.
Le capitalisme français a toujours eu pour habitude de s’appuyer sur l’Etat et avant l’immigration de confort, c’était un cadre légal permettant aux industriels d’opprimer impunément le monde ouvrier qui jouissait de bien davantage de libertés au temps de l’Ancien Régime, d’où l’enracinement des idées marxistes permettant de contourner la Loi Le Chapelier, les industriels n’ayant finalement fait que récolter ce qu’ils avaient semé…
Tout à fait d’accord avec cette analyse. Je pense surtout que les socialistes ont besoin d’avoir un programme compatible avec celui de LFI car ils savent que la gauche doit rassembler tous les électeurs de gauche pour accéder au pouvoir.
Ensuite ils comptent sur le rejet de Mélenchon pour avoir l’un des leurs en position de favori des sondages. Que leurs propositions se traduisent par le même désastre que celui de 81 ils s’en foutent, ils sont au pouvoir.
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