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jeudi 5 mars 2026

« Du berceau au tombeau. Une histoire critique de l’État-providence », de Félix Torres

Temps de lecture : 4 minutes

Félix Torres revient en libraire, sans son compère Michel Hau, avec un titre des plus alléchants. Et il fait là œuvre salutaire car, comme il l’écrit lui-même dans l’introduction, « l’État social moderne est de fait mal connu en dehors de ses praticiens et de ses spécialistes ».

La Sécurité sociale, une idée vichysto-communiste ?

De fait, les politiques n’y comprennent pas grand-chose. Notre Premier ministre actuel n’a-t-il opposé, dans une intervention télévisée le 19 décembre 2024 (et il a recommencé le 10 juillet 2025 sur LCI), le modèle français du « tous pour un » hérité du Conseil national de la Résistance (CNR) à celui du « chacun pour soi » en vigueur dans le reste du monde ? Dans ce dernier système, affirme François Bayrou, on « paye pour l’éducation des enfants ; on paye pour s’assurer pour la santé ; on paye pour la capitalisation des retraites… ». Des propos qui sous-entendent qu’en France on ne paierait pas pour tous ces services alors que nous sommes un des pays où les charges sociales (et les prélèvements obligatoires d’une manière générale) sont parmi les plus élevées.

Il est donc urgent de « réinterroger » la notion d’État-providence comme le propose Félix Torres avec son livre et d’esquisser « des pistes de réforme et d’évolution ».

Dans une première partie, il évoque « L’État social, une invention européenne » et pose les différences qui existe entre les modèle bismarckien et beveridgien. Il montre aussi qu’en France, avant la Première Guerre mondiale, deux systèmes se juxtaposaient : « l’un assistanciel et public, l’autre social et assuranciel, à l’articulation malaisée ». Il insiste sur le fait que les États-Unis ont, sur ce plan, vraiment connu une « grande divergence avec l’Europe ». Enfin, il se demande, après d’autres, si « l’État social occidental » n’a pas été une tentative de se prémunir du communisme en introduisant une dose, plus ou moins forte, de socialisme dans l’économie.

Dans sa deuxième partie, Torres traite des « paradoxes de la “sécurité sociale” à la française », celle qui est née à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, toujours érigée en totem et mise sur pied par Pierre Laroque, collaborateur de René Belin, ministre du Travail du régime de Vichy, avant d’être mis sur la touche à cause de ses origines juives. L’auteur souligne que l’on retrouve dans les propos de Laroque « la thématique de l’État social nécessaire pour éviter la révolution socialiste, désormais communiste, apparue à la fin du XIXe siècle ». Une idée qui devait particulièrement plaire au du gouvernement de Vichy ! Mais les communistes imposèrent l’idée – et la défendent toujours aujourd’hui – que le fondateur de la Sécurité sociale fut Ambroise Croizat, un cégétiste, ministre du Travail à la Libération.

Comment réformer un pays où il existe 530 variétés de régimes sociaux ?

Félix Torres insiste sur le fait que la protection sociale à la française fut, dès l’origine, « financée principalement par les employeurs », qu’elle connut une expansion et une généralisation rapides, mais aussi une « fragmentation socio-professionnelle » qui contribua largement à sa complexification. Et l’auteur de se demander, en pastichant de Gaulle, s’il est possible de « réformer un pays où il existe 530 variétés de régimes sociaux ».

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la nouvelle Sécurité sociale connaît très vite « une inflation des dépenses » et, par conséquent, un déficit. Les réformes arrivèrent donc assez rapidement – une vingtaine d’années après la Libération – pour tenter de faire des économies.

Hélas, comme l’explique Torres dans sa troisième partie, « Les transformations de la protection sociale en temps de crise économique », les années 1970-1980 et le chômage de masse ne font qu’aggraver la situation en faisant prendre en charge de nouvelles missions par l’État social. Et, corrélativement, en accroissant les charges, sans empêcher que le fameux « trou de la Sécu » ne se transforme, au fil des ans, en gouffre.

L’auteur énumère les multiples réformes qui se sont succédées depuis les années Mitterrand. Nous n’en ferons pas liste, mais noterons qu’elles ne s’attaqueront que très peu à la structure de la protection sociale, qu’elles consisteront à toujours plus fiscaliser son financement, et qu’elles n’arriveront jamais à réduire durablement son déficit, notamment parce qu’elles n’auront de cesse d’étendre le nombre d’ayants droit.

Dans une quatrième et ultime partie, Félix Torres s’interroge sur la « possibilité des réformes » alors que notre pays est quasiment bloqué politiquement. De fait, nous l’avons montré à de nombreuses reprises, alors que la situation des finances publiques est catastrophique, chaque jour des parlementaires proposent de nouvelles dépenses.

L’auteur propose, « face à l’automaticité déresponsabilisante de la protection sociale et des régimes de retraite actuels », de « réinstaurer ce lien social contributif qui fait l’essence même des assurances sociales et leur esprit de solidarité ». Comment ? Torres suggère un système à trois niveaux. Le premier couvrant « des risques auxquels l’ensemble de la population, sans aucune considération d’âge, de sexe, de nationalité, d’activité, de situation personnelle ou familiale, etc. est confronté ». Le deuxième niveau serait celui des « régimes de protection sociale complémentaire en matière de santé, de prévoyance et de retraite ». Enfin, un troisième niveau « surcomplémentaire », facultatif, librement consenti à titre individuel ou collectif.

Si nous avons bien compris – car le texte est parfois confus, notamment dans sa partie historique où il fait fi de la chronologie – le premier pilier serait financé par l’impôt et le deuxième par des cotisations sociales.

Avouons que cette dernière partie nous a laissé sur notre faim. Si, s’agissant des retraites, Torres préconise un « volet de capitalisation collective » à côté d’un « pilier de répartition puissant et plus redistributif qu’aujourd’hui », pour le reste il élude complètement la solution de la privatisation. Il fait comme si l’État et ses hommes pouvaient être la solution alors qu’ils sont à l’origine du problème. Ne propose-t-il pas, à la suite d’Erell Thevenon, déléguée générale de l’Institut pour l’innovation économique et sociale qui a financé l’ouvrage, le remplacement de l’État-providence par l’État-prévoyance ?

A vrai dire, nous avons le plus grand mal à comprendre la différence entre les deux termes, sans doute parce qu’ils comportent tous les deux le mot « État », l’auteur considérant qu’il est la solution alors que nous pensons qu’il est le problème. Surtout, nous ne voyons pas comment l’État-prévoyance ne dériverait pas, comme l’État-providence, vers la gabegie par la déresponsabilisation des individus.

Torres dit vouloir « injecter une dose de liberté individuelle dans un ensemble étroitement collectif ». Une dose, ce ne sera pas suffisant pour guérir ce grand malade…

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