L’allongement de la durée de vie met en exergue la difficulté de la fin de vie de nombreuses personnes. Faut-il pour autant légaliser l’euthanasie ?
L’Assemblée nationale a voté le mardi 30 juin, en troisième lecture, à 295 voix contre 232, la proposition de loi créant un « droit à l’aide à mourir ». Après un ultime vote au Sénat début juillet la loi repassera définitivement à l’Assemblée nationale pour un vote solennel en principe le 15 juillet.
Une loi sans nuance ni prudence
Cette proposition de loi consacre « le droit à l’aide à mourir » comme « le droit pour une personne qui en a exprimé la demande d’être autorisée à recourir à une substance létale et accompagnée […] afin qu’elle se l’administre ou, lorsqu’elle n’est physiquement pas en mesure de le faire, qu’elle se la fasse administrer par un médecin ou par un infirmier ». La personne doit remplir cinq critères d’éligibilité : être majeur, être de nationalité française ou résider de façon stable en France, souffrir d’une affection grave et incurable qui engage le pronostic vital, en phase avancée ou terminale, éprouver une souffrance réfractaire aux traitements ou insupportable, et être capable d’exprimer sa volonté de façon libre et éclairée.
Après avoir vu un médecin qui doit l’informer des autres options qui s’ouvrent à elle, notamment les soins palliatifs, la personne doit formaliser sa demande. Le médecin consulte au moins un confrère, compétent sur l’affection dont elle souffre, et un auxiliaire médical ou un aide‑soignant qui intervient dans son traitement. Puis il notifie sa décision à la personne qui peut, quarante-huit heures plus tard, confirmer au médecin qu’elle demande l’administration de la substance létale et fixer avec lui le lieu, la date et l’heure de l’exécution. Le texte n’a pas beaucoup changé depuis 2024 sinon que le délit d’entrave en a été retiré.
Un « droit créance »
Ce « droit à mourir » est déjà contestable comme droit-créance, un droit sur les autres et aux frais des autres : les frais et honoraires de l’opération sont d’ailleurs pris en charge par la Sécu. Le problème n’est pas bien sûr le coût de ces interventions, mais les méfaits de l’Etat providence qui étend sa toile en distribuant des droits alors qu’il n’a déjà plus les moyens de satisfaire à ses engagements comme celui par exemple d’offrir à tous la possibilité de bénéficier de soins palliatifs.
Dans le principe, l’homme se distingue des animaux par sa liberté et sa responsabilité par lesquelles il est capable d’exercer ses droits de personne singulière à la recherche de ses propres fins. Ses droits de penser, d’agir ou non, de créer… sont des « droits de », des « droits libertés » en ce sens qu’ils sont indissociables de la responsabilité qu’il doit en assumer en tant que personne humaine. Des « droits à », ou droits-créance, peuvent être accordés à ceux qui, appelés au bénéfice de la dignité qu’exige leur nature humaine, ne sont pas capables d’exercer ces droits pleinement par eux-mêmes eu égard à leur âge ou leur déficience. Ainsi en est-il du droit à la vie de l’enfant à naître ou de ceux qui sont inaptes à s’assumer, ou du droit au secours de la personne en danger ou des handicapés. Mais ces droits-créances ne peuvent être établis à l’encontre du bien commun conçu comme l’ordre juridique sur lequel repose la coexistence de la société.
La banalisation
Or l’euthanasie lézarde le bien commun en banalisant le geste mortel. La loi, en l’état, prévoit que le professionnel de santé qui accompagne la personne dans l’absorption de la substance létale n’a pas l’obligation de rester ensuite à ses côtés sinon le temps de s’assurer qu’il est bien mort. Donner la mort devient un job comme un autre. Par ailleurs, pour échapper aux clauses assurancielles qui ne couvrent pas les suicides, il est prévu que « L’assurance en cas de décès couvre le décès résultant de la mise en œuvre de l’aide à mourir », c’est-à-dire qu’elle est traitée comme une mort naturelle et comme une petite affaire ordinaire. Les magistrats prennent souvent des mois après l’audience pour délivrer leur jugement en matière pénale – ils ont besoin de réfléchir. Mais il n’est imposé aux personnes souhaitant absorber une potion létale qu’un délai de réflexion de deux jours ! Et sont admises à bénéficier de l’aide à mourir les personnes qui font l’objet d’une mesure de protection juridique avec assistance ou représentation, ce qui signifie en principe qu’elles n’ont plus tout leur discernement contrairement aux critères d’éligibilité requis par la loi. Certes, sont admis des délais de recours, mais trop brefs (deux jours) pour être exercés aisément.
La loi s’est accaparé un domaine qui ne lui appartient pas et qui relève de l’intimité des personnes. Déjà il y a 50 ans en autorisant l’avortement, elle a commencé à normaliser la possibilité de mettre fin aux jours d’un enfant à naître. La loi Léonetti de 2016, pleine d’humanité, a, malgré ses bienfaits pour permettre d’éviter la souffrance des mourants, légitimé l’intervention de l’Etat dans ce qui relevait jusque-là de la relation personnelle entre le patient, sa famille et les soignants. Le coup de grâce est l’euthanasie.
Une ingérence dangereuse
Toutes les grandes religions font du respect de la vie un principe essentiel, du taoïsme au bouddhisme et à l’hindouisme comme dans les trois religions juive, musulmane et chrétienne qui s’en tiennent à la loi biblique : « Tu ne tueras point ». Cette règle absolue fut sans doute importante pour permettre au monde d’espérer pouvoir sortir de la barbarie. A l’inverse, quand une société perd le repère de cette interdiction fondatrice, elle risque de croire bientôt, et à tort, qu’aucune limite ne s’impose à la loi. C’est le commencement des totalitarismes.
Il ne s’agit pas de méconnaître l’imperfection humaine, ni de refuser béatement qu’il faille tuer parfois par légitime défense ou qu’il soit possible d’aider ses proches à mourir en les calmant au point de rapprocher leur heure dernière. Mais il faut savoir maintenir les bornes érigées au long des siècles pour contenir les turpitudes de la nature humaine. Et il faut éviter de livrer nos consciences et notre intimité à l’Etat qui a tôt fait de transformer les personnes en rouage de la grande machine sociale. La société se croît déjà chargée de quantifier notre alimentation, de dicter nos comportements écologiques et de réguler les naissances. Si la loi sur la fin de vie est adoptée, elle administrera demain, aussi pour des raisons économiques, le tempo de nos vies en attendant de décider de nos amours et de nos espérances. Cette loi nous astreindra plus qu’elle nous libérera.
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