Dans un article publié dans le Journal des Libertés no 27, hiver 2024, Jörg Guido Hülsmann, professeur agrégé à l’Université d’Angers, s’intéresse à la notion de gratuité dans l’économie, un concept fréquemment ignoré ou considéré comme marginal dans les approches classiques. Jörg Guido Hülsmann s’appuie sur l’encyclique Caritas in Veritate (2009) de Benoît XVI pour rappeler que la gratuité ne se limite pas aux dons spirituels, mais constitue un pilier encore sous-exploité de l’économie contemporaine. Selon lui, la gratuité se manifeste d’abord dans les dons divins de l’amour et de la vérité, fondements essentiels de la fraternité humaine. Le Pape estime que ce principe devrait également structurer plus profondément l’économie moderne, au-delà de sa présence limitée actuelle. Il critique la focalisation exclusive sur le profit et met en avant les coopératives et entreprises sociales comme moyens de « civiliser » l’économie, en allant au-delà de la stricte logique de l’échange des équivalents et du profit pour lui-même.
Cependant, Benoît XVI ne précise pas concrètement comment intégrer cette gratuité dans l’activité économique. Il en appelle aux fidèles et aux personnes de bonne volonté pour montrer, par la pensée et par les actes, que non seulement les valeurs traditionnelles comme la transparence et la responsabilité sont nécessaires, mais aussi que la logique du don et de la fraternité doit trouver sa place au cœur des échanges marchands. C’est, selon lui, une exigence à la fois humaine et rationnelle.
Pour illustrer ce principe, Hülsmann évoque d’abord les biens gratuits que la nature offre : l’oxygène, l’eau, la fertilité des sols. À cela s’ajoutent les dons humains, matériels ou en temps, qui participent eux aussi à la gratuité au sein de l’économie. Mais surtout, il insiste sur une catégorie moins connue qu’il nomme « biens à effets secondaires » ou externalités positives. Ces biens ne sont pas toujours planifiés : par exemple, le simple fait de dire la vérité ou de respecter la loi apporte des avantages gratuits aux autres, même si notre motivation est égoïste (préserver sa réputation, rester estimé de sa famille). Ces effets secondaires sont fondamentaux car ils génèrent des bénéfices collectifs sans intention directe.
Friedrich Hayek avait déjà noté l’importance de ces effets secondaires pour le progrès social et économique. L’exemple est un autre bien gratuit puissant : en observant les réussites et les échecs d’autrui, chacun peut apprendre sans coût supplémentaire, favorisant ainsi la dynamique concurrentielle. De même, la « rente du consommateur » illustre que dans tout échange volontaire, chaque partie obtient plus de valeur subjective qu’elle n’en cède, car la pomme que Pierre échange contre la poire de Paul a plus de valeur pour Paul que pour Pierre, et inversement. A cet égard, et contrairement à ce que laisse penser Caritas in Veritate, le marché n’est pas fondé sur l’échange strict d’équivalents, mais sur des différences de valorisation personnelle.
L’épargne et l’investissement créent gratuitement des avantages pour d’autres : l’accumulation de capital réduit la rareté, baisse le rendement du capital et bénéficie ainsi même à ceux qui n’ont rien épargné. Ces investissements construisent un patrimoine durable qui profite aux générations futures, comme le drainage des marais ou les infrastructures héritées. Ludwig von Mises rappelle que nous sommes tous, en partie, « les heureux héritiers » des efforts passés.
Hülsmann met aussi en garde contre la confusion entre cette gratuité spontanée et les services prétendument « gratuits » financés par l’impôt, qui relèvent en réalité d’un transfert obligatoire et non d’un don libre.
Malgré leur importance, les effets secondaires de la gratuité sont souvent négligés, notamment par la théorie économique néoclassique, qui se concentre sur les échanges directs et planifiés. Pour Hülsmann, c’est une limite majeure, car cela occulte la richesse et la puissance du principe de gratuité qui irrigue naturellement toute activité économique libre, grâce aux droits de propriété et à la liberté d’entreprendre. Ce principe démontre que l’économie de marché, loin d’être un simple lieu de calcul d’intérêts, est aussi un espace où la gratuité se manifeste spontanément, enrichissant toute la société.
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11 réponses
Approche intéressante mais l’état taxe très fortement la gratuité en France. Les libéralités entre acteurs économiques sont imposées au mieux au taux de l’impôt sur les sociétés soit 25% au pire comme une libéralité entre tiers au taux de 60%.
Cela permet un contrôle de l’état et une dissuasion forte à ne pas utiliser l’argent émis par l’état. De même que le troc est taxable à la TVA , la libéralité est taxable entre opérateurs économiques en dehors du canal officiel des dons aux œuvres non lucratives
La gratuité est une illusion, il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui paye ou fournit, illusion largement utilisée par les politiciens de tout bord pour enfumer les électeurs. Les Américains résument cela en peu de mots : « There is no free lunch »
De ce concept, je ne ferais pas une publicité trop large.
On a vu comment l’Etat a réussi à monnayer les externalités négatives, par la Loi et les Taxes.
Il ne manquerait plus qu’il prélève un impôt sur les plus-values des externalités positives.
Il faudrait aussi un jour se pencher sur « savoir remercier »!
Je pense avoir contribué à la création d’au moins 3000 emplois, directs, indirects et induits, je paye des impôts plus que beaucoup français mais personne ne m’a jamais remercié… et surtout pas l’Etat !
N’oubliez pas que merci est le nom que l’on donnait au poignard des coutiliers ou goujats chargés de « liquider » sur le champ de bataille les blessés irrécupérables.
C’est une idéologie très Rousseauiste, qui ne résiste pas à la moindre analyse. On peut très facilement développer une idéologie exactement inverse en posant que tout acte est directement motivé par l’intérêt que l’on peut tirer à l’accomplir.
même si l’intérêt est lointain, indirect et peu certain : Un investissement probable .
Ce que vous dites est vrai pour ce qui est hors de votre responsabilité personnelle. L auteur mentionne ici également la gratuité personnelle (ex : je prête ma tondeuse à mon voisin, je file un coup de main à mes parents ou enfants…) . Cette gratuité là est directement liée à l exercice de la liberté de chacun (contrairement à l autre , la fausse gratuité, qui elle est le fruit de la contrainte pure)
Cela a déjà été tenté par des socialistes et des communistes et ce fut un échec complet !
Pour moi l’économie relève de l’immatériel, du moral, du transcendant. Nul ne peut prendre en compte la totalité des externalités, car elles relèvent en dernier recours de l’appréciation, et donc du for intérieur, de chacun ! Les tentatives de détermination objective de la valeur sont une erreur qui aboutissent inévitablement aux mêmes impasses que le matérialisme collectiviste. Ce sont les échangistes qui déterminent subjectivement les valeurs, et la science ne peut apporter que des approximations et des éclaircissements utiles au choix souverain des individus. La vérité de l’échange et de la valeur demeure en le for intérieur de chacun. De même que le libre-arbitre et le consentement à l’échange (sans lesquels il n’y a pas d’économie !). L’économie n’est pas une science dure. Les néo-libéraux et les économètres en quête du « marché parfait » sont dans la même illusion matérialiste que les collectivistes. Je pense qu’un moraliste comme Frédéric Bastiat approche au total bien plus de la vérité qu’un matérialiste comme Schumpeter. L’église catholique (avec sa tradition thomiste) a une longue pensée du droit naturel, et sait donc distinguer le « juste » du « bien ». Mais, en raison de sa vocation religieuse, elle ne les sépare pas entièrement. C’est là sa limite, puisque l’économie stricto sensu vise au juste et non au bien. (Cela qui rappelle au passage que les tentatives néo-libérales ou socialistes de ré-introduire le « bien » à la place du « juste » en économie, relèvent du confusionisme néo-religieux mais sans le talent ni la profondeur de l’Eglise romaine).
On devrait parler de « respiration de l’économie » plutôt que de « gratuité », terme devenu carrément abject tellement il désigne des obligations payées par les autres, à l’image des « transports gratuits » de certaines collectivités.
Cette respiration est nécessaire mais il n’est absolument pas nécessaire de la quantifier ou de la rationaliser car cela aboutirait à coup sûr à une nouvelle prédation de l’ogre étatique insatiable.
A ce titre, cet article est incomplet car il ne fournit pas de conclusion quant au bien-fondé de cette « gratuité » ni même de mise en garde contre le risque qu’elle soit l’objet de la prédation étatique.
Sincères salutations et merci pour les éléments de réflexion toujours utiles.