Hymne – Anthem en anglais – est un roman dystopique d’Ayn Rand initialement paru en Angleterre en 1938, puis réécrit pour l’édition américaine sortie huit ans plus tard. C’est la traduction en français de cette œuvre précoce d’Ayn Rand (elle viendra deux ans après Nous les vivants) que les éditions Les Belles Lettres viennent tout juste de faire paraître. (Une première parution de cette traduction vit le jour en 2006, aux éditions Rive Droite.) Le lecteur déjà familier des romans et de la pensée d’Ayn Rand trouvera un intérêt certain à la lecture du livre car celui-ci contient déjà les idées directrices de l’objectivisme randien, qu’elle explicitera et développera plus tard dans La Grève (1957) et dans ses textes philosophiques : l’éloge de l’individualisme, la critique de la collectivisation de la vie et des esprits, l’apologie de la découverte et de la création, l’exigence (vis-à-vis de soi-même et des autres) de vivre par soi et pour soi (ce qui n’exclut naturellement pas de vivre avec les autres), etc. Le lecteur qui ne connaîtrait pas encore les livres d’Ayn Rand tirera profit lui aussi de la lecture d’Hymne en tant qu’introduction à la philosophie randienne, lecture qu’il pourra compléter s’il le souhaite par celle de La Grève ou de La Vertu d’égoïsme (Belles Lettres, 2008).
Pourquoi parler de roman dystopique à propos d’Hymne ? Parce que l’auteure imagine ici un monde fictif (vers lequel mènerait la route du collectivisme si nous continuions de la suivre jusqu’au bout) entièrement dominé par les valeurs collectivisées, un monde dé-civilisé qui en est venu à oublier jusqu’à l’idée de progrès ; un monde aussi dans lequel les individus ont été inexorablement dissous dans une masse impersonnelle et où à l’exercice de la libre pensée se sont substituées l’intériorisation et la répétition par tous d’un même discours officiel imposé d’en haut. Dans cette société régie par un État omnipotent, où les individus ne s’appartiennent plus eux-mêmes mais sont considérés comme les simples parties de ce tout que constitue le corps social conçu comme valeur suprême et fin en soi, les individus ont été dépouillés de leur liberté et de leurs droits fondamentaux. Ne pouvant plus être les architectes de leur destinée, ils sont contraints de suivre la voie qu’a tracée pour eux l’État, compte tenu de ce que nécessiterait la « bonne marche » de la société.
La société totalitaire dont il est question dans Hymne est une société dans laquelle le choixindividuel a complètement disparu. Cela vaut par exemple dans le domaine éducatif ou professionnel : ainsi les enfants sont-ils placés jusqu’à l’âge de 5 ans dans la Maison des Enfants, après quoi ils sont scolarisés jusqu’à leurs 15 ans dans la Maison des Étudiants, où ils reçoivent un enseignement officiel visant à niveler et uniformiser les esprits – la concurrence entre élèves n’étant pas tolérée. C’est enfin le Conseil des Vocations qui décidera pour les individus du métier qu’ils feront. Peu importe donc, dans une telle société, que le principal personnage du livre et narrateur, nommé Égalité 7-2521 (l’inscription gravée sur le bracelet de fer que chaque homme doit porter au poignet gauche), jeune homme de 21 ans, soit affecté comme balayeur de rues alors qu’il avait rêvé de devenir érudit. C’est sans doute parce qu’il s’était distingué des autres par son esprit – chose impensable et passible de sanctions dans une société aussi autoritairement égalitariste que celle d’Hymne – que le Conseil des Vocations a pris cette décision à l’endroit du narrateur.
Égalité 7-2521, qui a transgressé à plusieurs reprises dans sa jeunesse les règles de la société collectiviste dans laquelle il est contraint de vivre, les transgresse pourtant à nouveau en se liant d’amitié avec International 4-8818, balayeur comme lui – l’amitié y est interdite car elle suppose de discriminer les individualités alors que seul est censé compter le tout. Il tombe également amoureux de Liberté 5-3000, une fille de la Maison des Paysans ; tous deux se choisiront librement l’un l’autre, autre comportement social prohibé dans le monde d’Hymne.
Le lecteur verra également comment Égalité 7-2521 découvre l’électricité (qui avait été oubliée !) et réussit à fabriquer une ampoule. (On retrouve ici l’intérêt qu’Ayn Rand porte à la découverte, à la créativité au sens large.) Une invention qu’il compte présenter devant le Conseil des Savants, qui condamnera le non-respect par le narrateur des principes collectivistes de la vie en société. Celui-ci poursuit ainsi son itinéraire personnel et solitaire jusqu’à redécouvrir avec Liberté 5-3000 le sens du mot « Je », qui avait été banni au profit du « Nous ».
Avec Hymne, dystopie anticollectiviste autant qu’allégorie anticipatrice de l’objectivisme randien, Ayn Rand nous montre donc qu’il existe une autre route que celle de la servitude : celle que choisissent les deux héros, au rebours de l’univers totalitaire auquel ils tentent d’échapper. Une leçon qui vaut encore aujourd’hui ; à l’heure où les collectivismes de toutes natures font leur grand retour dans nos sociétés, la lecture d’un livre comme Hymne s’impose peut-être plus que jamais.
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Une réponse
Merci, article très intéressant, idées et personnages que je découvre.