Samedi 13 juin à Aubervilliers, Raphaël Glucksmann, député européen et candidat à la présidentielle de 2027, tenait son premier grand meeting de campagne. Le député européen y a beaucoup parlé d’intelligence artificielle, dans un ton volontairement dramatique : « Nous ne pouvons pas rater le coche de l’IA sous peine de disparaître. L’empire ottoman a entamé son déclin en refusant d’embrasser l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. Rejeter la révolution du livre a condamné une civilisation autrefois triomphante à être dépecée comme une charogne. Nous ne serons pas l’empire ottoman du XXIème siècle ».
Raphaël Glucksmann a expliqué ensuite comment éviter ce décrochage : « Nous planifierons des investissements massifs, publics et privés, pour une IA souveraine dont l’intégration dans la vie sociale et économique sera pilotée, encadrée, gérée avec la puissance publique ». Comme si la France manquait de subventions, de contrôle administratif et d’interventionnisme étatique. Puis vient le meilleur passage du meeting : « Notre ennemi, notre ennemi a un visage. Et il a un nom. Il en a même plusieurs. Il s’appelle Elon Musk, Sam Altman, Zhang Yiming ». Les grandes menaces seraient donc des entrepreneurs qui construisent les fusées, les modèles d’IA, les plateformes mondiales que la France (et l’Europe) peine à produire elle-même. Ce qui revient, ni plus ni moins, à regarder le classement olympique depuis son canapé et conclure que le problème vient des athlètes qui gagnent trop de médailles.
Le plus absurde dans cette obsession pour une « IA souveraine » est que la France dépend massivement des infrastructures américaines qu’elle prétend concurrencer. L’administration utilise les services cloud des GAFAM, les entreprises entraînent leurs modèles sur des puces Nvidia, et même les start-up les plus prometteuses cherchent des financements aux États-Unis faute de trouver un écosystème équivalent en France ou en Europe. Récemment, Air France a choisi Starlink, l’entreprise d’Elon Musk, pour donner accès au wifi haut débit à ses passagers – et non le français Eutelsat – ce qui n’a pas manqué de déclencher une micro polémique.
Comment expliquer un tel retard ? Aux États-Unis, près de 3 milliards de dollars sont investis chaque jour dans l’IA, principalement dans les infrastructures – soit plus de 1 000 milliards par an. En 2025, le pays concentrait le plus d’investissements privés dans l’IA avec 757,27 milliards de dollars, contre 15,57 milliards en France. Voilà la différence culturelle notable : là-bas, on crée OpenAI, Nvidia ou SpaceX ; ici, on crée des commissions parlementaires sur les dangers du numérique. Et lorsque des entrepreneurs s’expriment sur l’IA et les grands enjeux qu’elle sous-tend, nos parlementaires ne se bousculent pas au portillon. En témoigne l’audition d’Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, le 12 mai dernier : à peine 9 personnes étaient présentes dans la salle.
Une civilisation peut décliner lorsqu’elle devient incapable d’adopter les grandes ruptures technologiques de son époque. Mais ce déclin ne vient pas d’un manque d’État stratège. Il vient souvent d’élites persuadées que l’innovation doit être administrée par le haut.
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