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vendredi 16 janvier 2026

Kamel Daoud et la profession de foi d’un homme libre

Temps de lecture : 4 minutes

Né en 1970 en Algérie, Kamel Daoud a choisi d’écrire en français car, selon lui, la langue arabe est accaparée, fétichisée et politisée par les idéologies dominantes. Il a collaboré à un important quotidien algérien (dont il a également été un temps directeur), Le Quotidien d’Oran. Depuis 2014, il est chroniqueur (très apprécié) à l’hebdomadaire Le Point. C’est en 2014 aussi qu’un imam salafiste a émis une fatwa contre lui, appelant à son exécution. Un an auparavant, il avait publié un roman très bien accueilli, Meursault, contre-enquête, une sorte de réponse à L’Étranger, dont le narrateur est cette fois le frère de l’arabe abattu sur la plage par le protagoniste du livre de Camus. En 2020, il a opté pour la nationalité française. Enfin, son roman Houris, publié en 2024, a été couronné par le prix Goncourt.

Se remémorer ces jalons biographiques est indispensable pour comprendre les enjeux du texte que les éditions Gallimard ont publié en avril dernier sous le titre Il faut parfois trahir. Comme le suggère le titre de la collection, Tracts, il s’agit d’un manifeste, court (60 pages) et percutant, un texte polémique, mais aussi une profession de foi. C’est, en réalité, une réponse à ceux qui l’ont accusé de trahison pour avoir choisi un autre pays et une autre langue. Au contraire, rétorque Daoud, les langues dans lesquelles je pense et écris sont autant de fenêtres ouvertes sur le monde. « Je refuse de croire, ajoute-t-il, qu’un seul livre suffise à expliquer le monde ; les personnages d’un seul livre ne sont jamais libres. Comment peut-on prétendre qu’un peuple est heureux quand les femmes doivent se cacher derrière le voile ? Aujourd’hui, quand les femmes sont prisonnières, les hommes sont aussi condamnés ». La « trahison » signifie en réalité rupture, défi à l’immobilité, mise à l’épreuve des limites. On connaît bien le proverbe « traduttore, traditore ». Daoud inverse les termes : « trahir signifie traduire », c’est-à-dire révéler, oser, déchiffrer, s’aventurer en territoire inconnu.

Pour un Algérien, la situation est encore plus complexe. Conquise en 1832, puis devenue colonie, l’Algérie fut le théâtre d’une guerre d’indépendance sanglante et traumatisante entre 1954 et 1962, ensuite d’une guerre civile tout aussi sanglante dans les années 1990. À l’indépendance, la quasi-totalité des Français qui y résidaient furent contraints de tout abandonner pour s’installer en France. L’indépendance n’a donc pas instauré un climat de calme et d’harmonie, surtout face à la montée de l’islamisme radical. Les relations avec l’ancienne métropole devinrent ambiguës : le ressentiment envers les anciens colonisateurs sabota la modernisation du pays, perçue comme une « francisation ».

Pour illustrer la complexité de la situation, Daoud choisit un cas particulièrement intéressant : celui du colonel Bendaoud. Né en 1837, sous l’administration militaire coloniale, Bendaoud sera le premier Algérien diplômé de l’École militaire de Saint-Cyr. Parvenu au grade de sous-lieutenant, il participe à plusieurs campagnes, est capitaine durant la guerre franco-prussienne de 1870, puis colonel en 1889 et décoré de la Légion d’honneur. Il meurt en 1912. Ces dernières années, l’historiographie algérienne a truqué ses photographies et l’a présenté comme un traître : l’idée étant que Bendaoud n’aurait pas su transcender sa condition d’Arabe. Il apparaît comme l’incarnation de la duplicité, la trahison même, et on lui attribue une phrase qu’il n’a certainement jamais prononcée : « Un Arabe est toujours un Arabe, même s’il s’agit du colonel Bendaoud. » Sa biographie a été falsifiée et la thèse du suicide, propagée.  Cette histoire symbolise de la sorte l’échec de toute tentative d’assimilation, de toute tentative de devenir Français, universel, affranchi des contraintes nationalistes et religieuses. La condamnation de la colonisation se mue en un « non » lancé au monde entier au nom de la pureté ethnique.

Dans l’Algérie d’aujourd’hui, écrit Daoud, « l’arabité » exclut la diversité et le dialogue avec autrui au nom du Coran ou de l’indépendance nationale, depuis longtemps acquise mais toujours ramenée au « présent ». Le mythe de l’identité arabe a été imposé comme la seule arme capable de combattre la menace de la « francisation », des valeurs occidentales et de la modernité. « La France est la mère de tous les maux », proclament les théologiens algériens. Depuis 1962, une seule facette de l’histoire du pays a été acceptée et érigée en dogme identitaire. En son nom, la démocratie a été sacrifiée et l’obligation de condamner les « traîtres » instituée. Daoud a longtemps vécu en Algérie, à Oran, mais la presse islamiste l’a dénoncé comme un écrivain francophone résidant à Paris : le traître était ainsi à la fois un renégat et un déserteur.

En choisissant d’écrire en français, Daoud s’est lui-même qualifié de « traître ». C’est ainsi que deux autres grands écrivains, Rachid Mimouni et Kateb Yacine, ont été perçus dans les milieux islamistes. Un imam a même interdit les funérailles de Kateb Yacine, l’accusant d’avoir perverti ses compatriotes en propageant des idées occidentales. Que répond Kamel Daoud à ses détracteurs ? « J’écris en français, c’est la langue par laquelle je m’évade, mon espace secret, mon île, la victoire que je remporte sur l’ennui et l’isolement, c’est le récit de ma réussite, le geste par lequel j’atteins l’universel. Pourquoi devrais-je admettre que j’avais tort ? Pourquoi devrais-je me sentir coupable ? (…) J’aime la langue française parce que c’est le lieu où, en effet, je ne me trahis pas. C’est le terrain où je me trouve véritablement libre : c’est une langue insulaire, continentale à la fois, érotique. » Et encore : « Ces fanatiques théologiques n’ont-ils pas raison, eux qui prédisent depuis des siècles que la fin du monde surviendra le jour où le soleil se lèvera à l’ouest ? Oui, c’est vrai ! Le soleil se lèvera pour nous, peuples du Maghreb, à l’Ouest, c’est-à-dire depuis l’Occident. »

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